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Changement d’heure : pourquoi on dort moins cette nuit (et qui a eu cette idée saugrenue ?)

La nuit prochaine, à 2h du matin, il sera subitement 3h. Une heure de sommeil s'évapore. Mais d'où vient cette tradition bizarre, et pourquoi la France s'y accroche-t-elle encore ?

Une tradition héritée de la Première Guerre mondiale, contestée par les scientifiques, abandonnée par la Russie et la Turquie, et que l’Europe devait supprimer… avant que le Covid ne vienne tout bloquer.

Tout commence en 1784 avec Benjamin Franklin, oui, celui du paratonnerre. Dans une lettre satirique publiée à Paris, il suggère ironiquement de réveiller les Parisiens au canon au lever du soleil pour économiser les bougies. Une blague, pas une politique.

L’idée sérieuse vient d’un Britannique, William Willett, en 1907. Golfeur passionné, il fulmine de devoir rentrer tôt le soir faute de lumière. Il propose de décaler les horloges. Il mourra en 1915 sans voir son idée adoptée.

L’idée d’un homme qui aimait le golf

C’est finalement l’Allemagne qui dégaine la première, en 1916, en pleine Première Guerre mondiale — non pas pour les golfeurs, mais pour économiser le charbon. L’Angleterre suit trois semaines plus tard. La France, alors en guerre, emboîte le pas.

La France adopte le changement d’heure en 1916, l’abandonne après-guerre, le reprend, l’abandonne à nouveau. C’est le choc pétrolier de 1973 qui le réinstalle durablement : économiser l’énergie en profitant de la lumière naturelle le soir devient une priorité nationale. Depuis 1976, le rythme est fixé : dernier dimanche de mars, dernier dimanche d’octobre.

La France, yo-yo de l’heure

Mais il y a un détail savoureux : la France est déjà dans un fuseau horaire décalé. Géographiquement, Paris devrait être à l’heure GMT, comme Londres.

C’est Hitler qui, en 1940, a imposé l’heure allemande (GMT+1) aux territoires occupés. On ne l’a jamais corrigé. Résultat : en été, la France vit en GMT+2, soit deux heures de décalage par rapport à sa position naturelle sur le globe.

Le changement d’heure est loin d’être universel. La planète se divise en trois camps :

Les pays qui changent l’heure : l’essentiel de l’Europe, les États-Unis, le Canada, l’Australie, le Chili, le Mexique… mais pas tous en même temps. Les Américains changent d’heure deux semaines avant les Européens, créant chaque année une période de chaos dans les réunions transatlantiques.

Le monde, ce grand bazar horaire

Les pays qui ont abandonné : la Russie a supprimé le changement en 2014 après des années de débats. La Turquie en 2016. La Chine n’en a jamais voulu — elle applique une seule heure sur tout son territoire grand comme un continent.

Les pays qui n’en ont jamais voulu : la quasi-totalité de l’Afrique, une grande partie de l’Asie, et des curiosités comme l’Arizona aux États-Unis, qui refuse le changement pendant que le reste du pays s’y plie.

Ça sert vraiment à quelque chose ?

C’est là que ça se complique. L’argument original — économiser l’énergie — est aujourd’hui sérieusement contesté. Une étude américaine de 2008 a même montré que l’Indiana, en adoptant le changement d’heure, avait vu sa consommation électrique augmenter : certes on allume moins les lumières le soir, mais on climatise davantage les après-midis ensoleillés.

En revanche, les effets sur la santé sont bien documentés. Le lundi qui suit le passage à l’heure d’été enregistre une hausse des crises cardiaques, des accidents de la route et des erreurs médicales. Notre horloge biologique — le rythme circadien — n’apprécie pas les modifications brutales, même d’une seule heure.

Et l’Europe dans tout ça ?

En 2019, le Parlement européen a voté la suppression du changement d’heure à 410 voix contre 192. Chaque État membre devait choisir de rester définitivement à l’heure d’été ou d’hiver. Puis le Covid est arrivé, les priorités ont changé, et le dossier dort dans un tiroir de Bruxelles depuis cinq ans.

Le débat, lui, reste entier : l’heure d’hiver (GMT+1 pour la France) correspond mieux à notre biologie, mais l’heure d’été (GMT+2) est plébiscitée par les commerces, le tourisme et tous ceux qui aiment les soirées lumineuses.

Ce samedi soir, que faire ?

Avant d’aller dormir, vérifiez que vos appareils se mettent à jour automatiquement — smartphones et ordinateurs le font seuls, mais les fours, les microondes et les vieux réveils-matin, eux, attendent votre intervention.

Et si vous vous sentez fatigué lundi matin, c’est normal. Il faudra environ une semaine à votre corps pour s’adapter. Benjamin Franklin, lui, doit rigoler quelque part.

Sources : Parlement européen, ADEME, Journal of Applied Economics (2008), Académie américaine de médecine du sommeil.

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