
Euria : l’IA suisse qui veut sauver vos données (et chauffer Genève).
Infomaniak lance son assistante IA « souveraine » et promet de ne rien garder de vos échanges. Une promesse audacieuse dans un secteur où la collecte de données est le modèle économique.
Imaginez une intelligence artificielle qui jure sur l’honneur ne rien conserver de vos conversations. Pas de serveurs cachés aux États-Unis, pas de revente à des courtiers en données, pas d’entraînement secret de futurs modèles avec vos documents confidentiels. Juste une IA qui fait son boulot, puis oublie tout. Trop beau pour être vrai ?
Les recherches européennes dans le domaine de l’Intelligence Artificielle débouchent sur des modèles vertueux à l’instar de la startup nantaise Mottronix qui dépense 10 000 fois moins d’énergie.
C’est pourtant la proposition d’Infomaniak, hébergeur suisse qui mise tout sur la carte de la « souveraineté numérique » avec Euria, son nouveau service d’intelligence artificielle. Lancée en version gratuite, cette IA promet ce que les autres n’osent même plus évoquer : le respect total de votre vie privée.
Le marketing de la vertu numérique
« 100 % hébergée en Suisse », « aucune donnée stockée », « énergie 100 % renouvelable », « chaleur recyclée pour chauffer 6 000 logements »… Le communiqué d’Infomaniak multiplie les superlatifs écologiques et éthiques comme d’autres empilent les certifications ISO. On est loin du cynisme décontracté des Big Tech américaines qui vous expliquent en 247 pages de conditions générales que, finalement, vos données leur appartiennent un peu.

Marc Oehler, PDG d’Infomaniak, assume le ton : « La confidentialité n’est pas une promesse marketing chez nous, c’est une réalité. » Une pique évidente aux ChatGPT, Gemini et autres Claude qui, malgré leurs modes « incognito », restent des produits d’entreprises dont le business model repose largement sur l’exploitation de données.
Le message est clair : si vous êtes médecin, avocat, fonctionnaire ou simplement quelqu’un qui n’a pas envie que ses notes personnelles atterrissent dans une base d’entraînement de modèle, Euria se présente comme l’alternative vertueuse.
Mais concrètement, qu’est-ce que ça vaut ?
Passons sur le discours et regardons la mécanique. Euria utilise visiblement des modèles d’IA existants – le communiqué reste étrangement flou sur ce point technique. Infomaniak n’a évidemment pas développé son propre modèle de langage à partir de zéro. L’entreprise héberge et opère des modèles tiers, probablement en licence, dans ses propres datacenters suisses.
La différence, et elle est réelle, c’est l’architecture : les données ne transitent pas par les serveurs d’OpenAI, Google ou Anthropic. Elles restent en Suisse, dans des infrastructures contrôlées par une entreprise qui n’a pas intérêt – du moins en théorie – à les monétiser. Infomaniak se rémunère sur l’hébergement et les services annexes (stockage cloud, messagerie), pas sur la revente de données.
C’est crédible ? Techniquement, oui. Légalement, Infomaniak est soumis au droit suisse et au RGPD, deux cadres nettement plus contraignants que le Far West juridique américain. Mais comme toujours en informatique, il faut faire confiance. On ne peut pas auditer soi-même les serveurs d’Infomaniak pour vérifier qu’aucune donnée n’est conservée.
L’écologie comme argument de vente
L’autre angle d’attaque d’Infomaniak, c’est la durabilité. Le datacenter qui héberge Euria utilise de l’énergie renouvelable et récupère la chaleur pour chauffer Genève. Un système de revalorisation thermique qui permet, selon l’entreprise, de chauffer jusqu’à 6 000 logements et d’éviter 3 600 tonnes de CO₂ par an.
C’est joli sur le papier. C’est même intelligent : plutôt que de gaspiller la chaleur produite par les serveurs, autant la réinjecter dans un réseau de chauffage urbain. Mais ne nous emballons pas : un datacenter reste un datacenter. Il consomme de l’énergie, beaucoup d’énergie. Le faire de manière « moins pire » que la concurrence, c’est louable, mais ce n’est pas exactement révolutionnaire.
D’ailleurs, l’argument écologique cache une réalité moins glorieuse : l’IA est par nature énergivore. Entraîner un modèle de langage consomme autant d’électricité qu’une petite ville pendant des semaines. Utiliser l’IA pour rédiger un email ou transcrire une réunion, c’est pratique, mais ce n’est pas neutre. Même en Suisse.
Gratuit… jusqu’à un certain point
Euria est gratuite « pour tout le monde, sans compte nécessaire ». Une générosité qui a ses limites : au-delà d’un certain usage, il faudra basculer sur l’offre payante (20 euros par an minimum pour « my kSuite+ »). Pour les entreprises, la facture grimpe rapidement avec « kSuite Pro », la suite collaborative complète.
Le modèle freemium classique, donc. Infomaniak espère sans doute que les utilisateurs gratuits, séduits par l’expérience, migreront vers les offres payantes. Et pourquoi pas ? Si le service tient ses promesses, 20 euros par an pour une IA « éthique », ce n’est pas scandaleux. Reste à voir si les utilisateurs sont prêts à payer pour de la vertu numérique quand ChatGPT et consorts restent accessibles gratuitement.
Euria, une alternative crédible ?
Alors, Euria est-elle vraiment différente ? Probablement oui, du moins sur le papier. Infomaniak n’a pas le profil d’une start-up californienne dopée au capital-risque qui doit absolument monétiser ses utilisateurs pour satisfaire ses investisseurs. C’est une entreprise suisse de taille moyenne, détenue par ses employés, avec un business model traditionnel d’hébergeur.
Mais ne nous y trompons pas : si Infomaniak investit dans l’IA, c’est pour vendre ses autres services. Euria n’est pas un acte de charité numérique, c’est un produit d’appel pour attirer des clients vers kDrive, kMail et toute la galaxie des services Infomaniak. Un calcul commercial classique, habillé d’un discours sur la souveraineté européenne.
Cela dit, même si les motivations sont commerciales, le résultat peut être vertueux. Une IA hébergée en Europe, soumise au RGPD, sans stockage de données personnelles, c’est objectivement mieux que le modèle actuel où quelques géants américains concentrent l’essentiel du marché.
Reste une question : les Européens sont-ils prêts à payer – ou simplement à changer d’habitude – pour reprendre le contrôle de leurs données ? L’histoire récente du numérique suggère que non. Mais qui sait, peut-être qu’Euria réussira là où tant d’autres ont échoué : convaincre que la vie privée a une valeur.
Ou alors, dans six mois, on apprendra qu’Infomaniak a été racheté par Microsoft. Ce serait tellement plus cohérent avec l’air du temps.