Nantes

Pont Anne-de-Bretagne à Nantes : le tablier toujours bloqué au large de Belle-Île, la crue de la Loire complique tout

La Loire-Atlantique retient son souffle. Alors que les Nantais espéraient voir arriver prochainement la monumentale charpente métallique de leur futur pont, le Trustee fait une nouvelle fois marche arrière vers Belle-Île. En cause : des conditions impossibles à l'entrée de l'estuaire.

Pont Anne-de-Bretagne à Nantes : le tablier toujours bloqué au large de Belle-Île, la crue de la Loire complique tout

Belle-Île, l’escale forcée qui se répète

Le scénario avait pourtant pris une tournure encourageante. Après avoir attendu plusieurs jours au mouillage au large des côtes galiciennes que la tempête Nils se dissipe, le navire semi-submersible Trustee avait enfin repris sa route vers Saint-Nazaire le 14 février. Le 16, il était en vue de Belle-Île. Une première halte technique, brève, pour embarquer les équipes chargées des opérations de déchargement. Puis remise en route le mardi 17 au soir, cap sur l’estuaire de la Loire. Arrivée attendue à la tombée de la nuit.

Vidéo © Gaël Arnaud Cimolaï

Mais le lendemain matin, les écrans de Marine Traffic contaient une autre histoire : le Trustee avait rebroussé chemin et jeté l’ancre une nouvelle fois au large de Belle-Île. La tempête Pedro, annoncée depuis plusieurs jours, venait de contrarier ce nouvel élan.

Ce n’est pourtant pas uniquement une affaire de vent. La situation dans l’estuaire est particulièrement délicate en ce mois de février : la Loire est en crue, son débit dépasse largement les seuils compatibles avec une manœuvre aussi précise qu’une remontée de barge chargée à 2 200 tonnes. À cela s’ajoutent des coefficients de marée élevés qui rendent la navigation en estuaire encore plus contraignante. Pour que le convoi puisse s’engager sur le fleuve, trois à quatre jours consécutifs de météo clémente sont nécessaires, combinés à une décrue suffisante et à des marées raisonnables. Une conjonction d’autant plus rare en plein cœur de l’hiver atlantique.

La bonne nouvelle, et elle mérite d’être soulignée, est que ces retards à répétition n’ont généré aucun surcoût pour Nantes Métropole. Et le chantier, lui, n’est pas à l’arrêt : les équipes sur place avancent par anticipation sur des tâches initialement prévues après la pose du tablier. La date de livraison du futur pont, fixée fin 2027, n’est pas remise en question.

De l’Adriatique à la Loire-Atlantique : quatre mois d’une épopée hors norme

Pour mesurer l’ampleur de ce que vivent les équipes du groupement GTM Ouest / Dodin Campenon Bernard / Cimolai, il faut revenir au point de départ. Le 26 octobre 2025, par un dimanche ensoleillé, le port de Monfalcone dans le Frioul libère une pièce d’acier sans équivalent : 150 mètres de longueur, 42 mètres de largeur, 25 mètres de hauteur haubans compris, pour un ensemble avoisinant les 3 100 tonnes. Forgée par les spécialistes italiens de Cimolai, cette charpente est la future colonne vertébrale du pont Anne-de-Bretagne rénové, qui doit accueillir les lignes de tramway T6 et T7 et s’imposer comme le pont urbain le plus large d’Europe.

La traversée de la Méditerranée se déroule sans heurt notable. Deux remorqueurs encadrent la barge qui avance à environ six nœuds, stabilisée par un système provisoire de haubans destiné à prévenir toute déformation de la structure pendant le voyage. Gibraltar franchi, l’ambiance change radicalement. L’Atlantique impose ses conditions.

Bloqué d’abord dans le golfe de Cadix, le convoi tente de tenir avant de devoir rendre les armes et se replier vers Almeria, sur la côte andalouse. La houle atlantique est incompatible avec la barge d’origine, conçue pour des eaux plus calmes. C’est là que la décision est prise de faire intervenir un tout autre outil : le Trustee, navire semi-submersible du géant néerlandais Boskalis. Long de 216 mètres, ce mastodonte des mers est conçu précisément pour ce type de situations extrêmes — il peut s’immerger partiellement pour charger des structures gigantesques, puis naviguer dans des conditions météorologiques bien plus sévères qu’une barge classique.

Le chargement s’effectue à Almeria début février. Le 8 février, le Trustee prend la mer, remonte le long des côtes ibériques, mais doit encore marquer le pas face à la tempête Nils qui sévit sur tout le golfe de Gascogne, se mettant à l’abri dans la ría de Pontevedra en Galice. Reparti le 14 février, il longe les côtes atlantiques françaises et atteint les eaux de la Loire-Atlantique le 16 — soit près de quatre mois après le départ d’Italie, pour un trajet initialement estimé à quatre semaines.

La Loire, dernier obstacle avant Nantes

Lorsque le Trustee déposera définitivement sa cargaison dans les eaux calmes au large de Saint-Nazaire, le travail sera loin d’être terminé. Trois jours seront nécessaires pour désolidariser la barge du navire semi-submersible. La barge sera ensuite confiée à des remorqueurs fluviaux pour une remontée de la Loire d’environ huit heures, calée sur la marée montante pour disposer d’un tirant d’eau suffisant sur les cinquante kilomètres séparant Saint-Nazaire du port de Cheviré.

Une fois à quai à Cheviré, plusieurs jours de préparatifs seront indispensables avant d’engager la manœuvre finale : remonter le bras de la Madeleine à marée haute pour venir positionner la charpente au droit du pont actuel, dans une opération millimétrée qui impliquera la fermeture temporaire du pont Anne-de-Bretagne à toute circulation.

La pose elle-même, programmée pour la fin de l’année, est annoncée comme l’un des moments les plus spectaculaires de ce chantier d’ampleur. Elle transformera définitivement le paysage des quais nantais, et offrira à la métropole ligérienne un ouvrage taillé pour les mobilités de demain. En attendant, Belle-Île garde encore son hôte d’acier. Et la Loire, elle, reprend son temps.

Crédit images : © Gaël Arnaud et Cimolai