Chambre froide de Nicolas Deshayes au Grand Café

Chambre froide de Nicolas Deshayes au Grand Café.

Le visiteur déambule du jardin aux arrière-cuisines, des fontaines au banquet. En écho à cette histoire, il déploie un univers de formes, aussi attirantes que repoussantes. Elles semblent faire corps avec le lieu et nous révèlent l’intériorité des choses.

L’artiste joue des représentations attachées au corporel : du bestiaire médiéval et ses êtres hybrides jusqu’à la science-fiction qui explore un corps transformé, aux frontières du post-humain.

Le travail de Nicolas Deshayes nous confronte aux possibles dérives de la production industrielle et sérielle. Celle qui semble aujourd’hui concerner les corps de tous les protagonistes du vivant, de la proie au prédateur : animal, végétal et minéral.

Côté jardin

Nicolas Deshayes s’attache à rendre visible ce qui habituellement se cache. Inspiré par le récit de Victor Hugo sur les égouts de Paris dans son roman Les Misérables (1862), il met en lumière un monde souterrain traversé de systèmes circulatoires. Il en exhibe les profondeurs par un vocabulaire formel qui se joue des paradoxes entre le séduisant et le repoussant, l’inerte et l’animé, le mou et le rigide, l’intérieur et l’extérieur.

Ce renversement s’opère dès l’entrée de la grande salle, où des fontaines, en fonte d’aluminium, émergent d’un bassin central, comme le miroir de galeries sous-terraines. Ces formes organiques, vivantes, dessinées et sculptées par écoulement du métal en fusion dans le sable, révélées peu à peu par l’artiste dans un geste presque archéologique, s’érigent librement. Leur apparente mollesse contredit la rigidité du métal et elles semblent défier leur inertie pour se livrer à un ballet joyeux au sein de cet espace devenu scène. Reliées par le flux constant de l’eau, ces sculptures aux airs de lombrics ou de boyaux, communiquent tels les éléments constitutifs d’un même organisme qui habiterait le lieu.

Chambre froide

Au cœur de la petite salle, dans une atmosphère diffuse et intimiste, Dear Polyp dessine un nœud de bronze couleur émeraude. Elle se raccorde de manière parasitaire au réseau de chauffage comme si elle voulait, elle aussi, profiter de ces flux calorifiques et faire corps avec l’espace.

On imagine alors qu’en hiver, la chaleur affluant dans sa froide carapace de métal lui procurera un semblant de vie. Du froid au chaud, du métal à la chair, les sculptures de Nicolas Deshayes dépassent le caractère inanimé des matériaux qui les composent et incarnent le vivant. La température est un élément fondamental dans la pratique de l’artiste. Pour lui, ce sont les variations thermiques que les matières subissent qui insufflent aux œuvres cette illusion de vie et de mouvement. Le métal en fusion, le plastique fondu, la cire chauffée, autant de matériaux passant d’un état liquide à solide. Cramps, bas-reliefs fabriqués à base de mousse polyuréthane et de plastique thermoformé mécaniquement, reflète cette corporalité de la matière. Des formes molles s’extraient du mur : organes digestifs greffés au lieu, seconde peau ou galeries souterraines fossilisées ?

Banquet

Ces entrelacs épidermiques ressurgissent à l’étage, indices d’un dédale intérieur partiellement visible. La matière rose enveloppée par cette membrane de plastique luisante évoque aussi la viande sous-vide des étals de boucherie. Cramps s’apparente alors à de la nourriture, comestible.

Au centre de la pièce, une série de sculptures en bronze comme les éléments d’un buffet, nous invitent à passer à table. Elles deviennent des consommables, au même titre que le nom donné aux matières premières dans l’industrie. Ici, la production à la chaîne semble contrariée, et si toutes les sculptures sont issues du même format, celui d’un pain de terre*, elles surprennent par leur singularité. De cette manière, Nicolas Deshayes déjoue les mécanismes de production en série par son intervention manuelle. Il crée des pièces uniques, toujours à la croisée de l’industrie et de l’artisanat. Il étire la matière, l’extrude, en ajoute, produit des assemblages. En résultent des entités hybrides, entre denrées alimentaires et créatures mutantes aux poils hérissés et à la peau plissée.

* Nom communément donné à l’argile vendue sous forme de « pain » rectangulaire et destinée à un usage de poterie.

Nicolas Deshayes ©Ville de Saint-Nazaire – Christian Robert.

Nicolas Deshayes

Né en 1983 à Nancy (France), Nicolas Deshayes vit et travaille à Douvres dans le Kent (Angleterre).
Diplômé du Chelsea College of Art and Design en 2005 et du Royal College of Art de Londres en 2009, il réalise des installations, des sculptures, des bas-reliefs et des images.

Il s’intéresse aux systèmes circulatoires, tuyauteries domestiques, productions industrielles et processus artisanaux. Les sculptures de Nicolas Deshayes sont réalisées à partir de diverses méthodes de moulages industriels. Elles sont faites de matériaux solides. Il emploie le plastique, la céramique, l’émail vitreux, l’aluminium, la fonte et récemment le bronze.

Paradoxalement, ses œuvres apparaissent molles, mobiles ou malléables, et suggèrent des choses ou des organes parfois mis en fonctionnement.

Récemment, Nicolas Deshayes a présenté son travail au centre d’art contemporain Le Creux de l’Enfer à Thiers.
Nicolas Deshayes est représenté par Modern Art (Londres). https://modernart.net/

Chambre froide de Nicolas Deshayes au Grand Café, jusqu’au dimanche 12 septembre 2022
Centre d’art contemporain
2 Place des Quatre Z‘Horloges 44600 Saint-Nazaire
+ 33 (0)2 44 73 44 00

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