
Spectacle d’Ary Abittan à Nantes : entre impuissance légale et colère citoyenne.
La venue de l’humoriste mis en cause pour agression sexuelle soulève l’indignation à Nantes. La mairie affirme son soutien aux victimes tout en reconnaissant son incapacité à interdire le spectacle.
La programmation prochaine d’un spectacle d’Ary Abittan à la Cité des Congrès de Nantes, le mardi 3 mars 2026, cristallise les tensions autour de la question de la responsabilité des organisateurs culturels face aux artistes condamnés pour violences sexuelles.
Dans un communiqué publié ce dimanche, Johanna Rolland, maire de Nantes et présidente de Nantes Métropole, a exprimé son soutien aux victimes tout en rappelant les limites du pouvoir municipal.
Un spectacle qui passe mal
« Je tiens à affirmer tout mon soutien et ma solidarité à toutes les femmes victimes de violences sexistes et sexuelles, ainsi qu’à toutes celles et ceux qui luttent à leurs côtés pour que leur parole soit entendue », a déclaré Johanna Rolland. Des mots forts, mais qui peinent à masquer l’impuissance de la collectivité face à une situation qui heurte les valeurs qu’elle défend.
Car le problème est là, dans toute sa crudité : la loi ne permet pas à une ville d’interdire la venue d’un artiste, tant que la justice n’a pas prononcé d’interdiction de spectacle. Un vide juridique qui laisse les collectivités territoriales spectatrices d’événements qu’elles réprouvent.
Le contexte qui fâche
Il faut dire que le cas Ary Abittan ne manque pas d’éléments problématiques.
Mis en garde à vue et plainte pour viol pour agression sexuelle, l’humoriste s’est récemment illustré, aux côtés de Brigitte Macron, cette dernière traitant les militantes féministes ayant interrompu le spectacle de l’humoriste la veille en des termes orduriers (« sales connes ») et menaçant de les « foutre dehors ».
Son comportement depuis le verdict de justice n’a fait qu’aggraver le malaise : pas d’excuse, pas de remise en question, mais au contraire une attitude qui semble défier l’opinion publique.
« Les propos tenus par Ary Abittan, les agressions sexistes publiques et son comportement depuis la décision de justice sont choquants. Je comprends la colère suscitée par sa venue et je la partage », a réagi Mahaut Bertu, adjointe à l’Égalité. Une prise de position claire, mais qui ne change rien à la réalité : le spectacle aura bien lieu, sauf si les organisateurs décident eux-mêmes de l’annuler.
Une alerte lancée aux organisateurs
Consciente de ses limites légales mais désireuse de ne pas rester passive, la collectivité a choisi d’agir par la voie de la persuasion. Nantes Métropole et la Cité des Congrès ont alerté les organisateurs « sur la sensibilité et les enjeux, au regard des principes sur lesquels on ne saurait transiger, de ce spectacle ainsi que la probable mobilisation citoyenne que sa tenue entraînerait ».
Un message diplomatique qui signifie en clair : nous ne pouvons pas vous interdire ce spectacle, mais nous vous faisons savoir que vous allez au-devant de sérieux problèmes. Reste à savoir si les organisateurs tiendront compte de cet avertissement ou s’ils feront primer la logique commerciale sur les considérations éthiques.
Le mouvement féministe se mobilise
Comme dans d’autres villes françaises où Ary Abittan est programmé, des mobilisations féministes s’organisent à Nantes. Ces dernières années, le mouvement MeToo et la libération de la parole des victimes ont profondément transformé le rapport de la société aux violences sexistes et sexuelles. L’idée qu’un artiste condamné puisse continuer sa carrière comme si de rien n’était passe de moins en moins.
La question dépasse d’ailleurs le seul cas Abittan : elle interroge la responsabilité des organisateurs culturels, des salles, des collectivités. Jusqu’où va la liberté artistique ? Doit-elle s’arrêter là où commence la condamnation pénale ? Ou peut-on dissocier l’artiste de l’homme ?
Un débat de société
Pour les défenseurs de la liberté artistique, interdire un spectacle pour les agissements personnels d’un artiste ouvre une porte dangereuse vers la censure. Pour les associations féministes et les victimes, permettre à un homme condamné pour agression sexuelle de continuer à se produire en public, c’est envoyer un message terrible : on peut agresser des femmes et continuer sa carrière normalement.
Entre ces deux positions, les élus locaux se retrouvent coincés, dépourvus d’outils juridiques pour trancher. Johanna Rolland a fait le choix de la clarté politique tout en reconnaissant son impuissance légale. Un positionnement qui satisfera peut-être les victimes sur le plan symbolique, mais qui ne résout rien sur le plan pratique.
Et maintenant ?
La mobilisation citoyenne annoncée lors du spectacle sera le véritable test. Si les organisateurs maintiennent l’événement malgré les alertes de la collectivité, ils devront assumer les manifestations, les prises de parole, les dénonciations publiques qui ne manqueront pas de se produire.
Cette affaire révèle surtout les limites du droit face aux évolutions sociétales. Alors que la société française a profondément changé son rapport aux violences sexuelles, le cadre légal, lui, n’a pas suivi. Les collectivités territoriales, en première ligne face aux citoyens, se retrouvent à devoir gérer les conséquences de ce décalage.
Peut-être faudra-t-il, demain, que le législateur se saisisse de la question. En attendant, Nantes va devoir vivre avec cette contradiction : une ville qui affirme haut et fort ses valeurs d’égalité et de respect, mais qui ne peut empêcher qu’un homme condamné pour agression sexuelle vienne s’y produire en spectacle.
Précisons qu’un non-lieu est confirmé par la chambre de l’instruction le 30 janvier 2025, ce qui clôt le volet judiciaire de l’affaire, ce qui n’enlève rien à la gravité des actes.
Visuel de Une : La Cité des Cingrès de Nantes-CC-Wiki.