
Il y a des rendez-vous que le ciel contrecarre, et que la mémoire répare. L’été 2025, les Rendez-vous de l’Erdre avaient accueilli Marion Rampal comme artiste fil rouge de leur édition, un honneur rare, réservé à celles et ceux dont l’œuvre déborde les catégories et irrigue plusieurs scènes, plusieurs répertoires, plusieurs temps d’un même festival. Mais le samedi de sa grande performance, les conditions météorologiques furent implacables : la scène nautique, flottant sur l’Erdre, dut capituler face aux éléments, et le concert prévu n’eut pas lieu dans les conditions espérées. C’est ce coup du sort que l’Association culturelle de l’été a choisi de réparer avec élégance, en invitant Marion Rampal à revenir, non comme un rattrapage, mais comme une avant-première : celle de la 40e édition des Rendez-vous de l’Erdre, célébrée cette nuit du mercredi 20 mai, au Pannonica, salle Paul Fort.

C’est précisément cet attachement au territoire qu’elle avait exprimé lors de son passage en fil rouge le long du canal de Nantes à Brest, à l’été 2025, faisant halte à Guenouët, Saffré, Blain. Elle avait alors eu la gentillesse d’accorder du temps à actu44.fr, le temps d’évoquer, dans une vidéo, sa joie de revenir dans cette région, son rapport à Abbey Lincoln, et la musique en train de se faire. C’est dans cette vidéo qu’elle confiait, avec une simplicité désarmante, s’être posée au-dessus de la forêt du Gâvre, heureuse d’entendre les oiseaux avant d’enchaîner les concerts, une façon de dire, sans emphase, que la Loire-Atlantique n’est pas pour elle un simple point sur une tournée, mais un endroit où elle se sent chez elle.
Marion Rampal, une songwriter totale
Née en 1980 à Marseille, Marion Rampal est une auteure-compositrice dont le répertoire refuse toute frontière étanche. Elle y arpente aussi bien la chanson folk que la partition classique, traverse le blues avec la même aisance qu’elle frôle la pop, et fait de sa voix non pas un ornement, mais le cœur battant de chaque composition. Elle a grandi dans un univers familial où la musique était omniprésente : sa mère lui chantait des mélodies improvisées à la manière de Michel Legrand, son grand-père jouait Nat King Cole. De cet héritage intime est née une artiste qui ne ressemble à nulle autre. Le journaliste des Inrocks Louis-Julien Nicolaou l’a décrite un jour avec une formule demeurée : « Aucune école, aucun professeur n’apprendra jamais à chanter comme le fait Marion Rampal. Son blues est extra-terrestre, son africanité blanche, sa féminité mâle, sa manière à elle seule. »
Victoire du Jazz 2022 dans la catégorie artiste vocale, finaliste de l’Académie du Jazz en 2025, elle a bâti au fil des années une discographie ambitieuse, trois albums en six ans, publiés sur son propre label Les Rivières Souterraines, nommé en hommage au compositeur Pierre Barouh, et une présence scénique qui n’en finit pas d’envoûter les salles. Elle collabore depuis longtemps avec des légendes du jazz américain, d’Archie Shepp à Bill Frisell, et tisse avec la région nantaise des liens anciens et chaleureux.
Song for Abbey : un geste de liberté et de mémoire
Le concert qu’elle apporte le 20 mai est l’aboutissement de plusieurs années de compagnonnage secret avec une figure trop longtemps restée dans l’ombre du jazz américain : Abbey Lincoln. Née Anna Maria Woolridge, celle-ci avait adopté en 1956 le nom d’Abbey Lincoln et enregistré avec les plus grands, de Sonny Rollins à Max Roach qu’elle épousera en 1962. Actrice du mouvement des droits civiques, elle avait prêté sa voix au manifeste We Insist! Freedom Now Suite en 1960, avant de poursuivre une carrière d’auteure-interprète jusqu’aux années 2000, devenant une figure essentielle du jazz vocal, aussi singulière qu’injustement oubliée.

Marion Rampal l’a découverte avant ses vingt ans et ne s’en est jamais remise. Elle voit en elle un modèle d’intégrité farouche : une femme noire américaine qui refusa aussi bien les séductions du cinéma hollywoodien que les compromis de l’industrie musicale, préférant composer, chanter et militer selon ses propres termes. « Elle avait juste à cœur de profiter du temps qui lui était donné sur terre pour faire les chansons les plus honnêtes, les plus intègres selon elle », dit Marion Rampal. Et son répertoire, pourtant d’une richesse rare, demeure presque inexploré.
C’est pour combler ce silence que Marion Rampal a conçu Song for Abbey, mêlant les titres phares ou plus confidentiels d’Abbey Lincoln, des références musicales partagées, Dylan, Oscar Brown Jr, Ferré, et ses propres compositions. Sur le disque figurent une pièce co-écrite et chantée avec Archie Shepp, et le guitariste légendaire Bill Frisell, le temps d’un Skylark d’une beauté saisissante. Les arrangements, l’œuvre de son complice Matthis Pascaud, ont été forgés avec la volonté d’en conserver le souffle profond, sans jamais verser dans la copie révérencieuse. Sorti en novembre 2025, l’album est unanimement salué par la critique.
Marion Rampal est cette année nommée aux Victoires du Jazz 2026 dans trois catégories : artiste vocale, meilleur concert et meilleur album. Les résultats seront connus le 21 mai, le lendemain même du concert nantais au Pannonica. Un suspense de plus, qui donne à cette soirée une résonance toute particulière.
Le quartet, une maison musicale
Sur scène à la salle Paul Fort, Marion Rampal sera entourée des musiciens qui forment désormais sa maison musicale : Matthis Pascaud à la guitare et aux arrangements, Raphaël Chassin à la batterie, Simon Tailleu à la contrebasse, Thibault Gomez au piano. Loin d’un hommage figé, Song for Abbey est un geste de mémoire vive qui souhaite invoquer et partager l’esprit d’une immense artiste, celle qui considérait le jazz comme la forme la plus propice à ce qu’elle appelait « la construction du caractère ».

Ce retour à Nantes est donc bien plus qu’une réparation météorologique. C’est une confirmation : Marion Rampal est de celles dont la voix, une fois entendue, continue de résonner longtemps après que la musique s’est tue.
Concert Marion Rampal, Song for Abbey
Mercredi 20 mai 2026 à 21h, au Pannonica, Salle Paul Fort, Nantes
En avant-première des 40 ans des Rendez-vous de l’Erdre




