Châteaubriant : Catherine Ciron, la désagrégée de l’histoire.
Elle connaît l’histoire par cœur. Agrégée de la discipline, Catherine Ciron sait mieux que quiconque que le pouvoir se conquiert rarement dans la patience, et que les dauphins, dans les cours royales comme dans les mairies, finissent parfois par attendre trop longtemps. Depuis 2001, elle est première adjointe de Châteaubriant. Depuis 2001, elle est deuxième.
Le jeu de mots est cruel, mais il s’impose. Désagrégée de l’histoire : voilà ce qu’est devenue, malgré elle, cette femme de conviction et d’engagement, dont le parcours semble comme suspendu à une décision qui ne vient pas.
Il y a, dans son destin, quelque chose de profondément poulidorien. Raymond Poulidor, « l’éternel second », n’a jamais porté le maillot jaune sur les Champs-Élysées, et pourtant, il reste l’un des coureurs les plus aimés de l’histoire du Tour. Populaire, vaillant, irréprochable. Toujours derrière. Jamais tout à fait devant.
La comparaison avec Catherine Ciron s’impose d’elle-même, à un détail près, et de taille : Poulidor, lui, ne pédalait pas derrière un coureur qui pédalait lui-même derrière quelqu’un d’autre.
Car Alain Hunault a sa propre course à finir, et elle n’a rien de municipal. Son père, Xavier Hunault, fut maire de Châteaubriant pendant trente ans et député pendant huit mandats. Son frère jumeau Michel lui succéda au Palais-Bourbon en 1993, où il siégea pendant près de vingt ans. Deux Hunault, une seule famille, une hégémonie sur le Pays de Châteaubriant qui tient presque du destin dynastique. Alain, lui, a le mayorat. Mais pas le siège de député. Cette absence le ronge. En 2024, il s’est présenté aux législatives, et a perdu, sèchement, jusque dans son propre fief castelbriantais. Partir de la scène politique sans avoir décroché ce que son père et son frère ont eu avant lui ? Impensable. Alors il reste. Pour mieux rebondir en 2027, dans le sillage des présidentielles, quand le redécoupage des rapports de force politiques pourrait enfin lui offrir la fenêtre qu’il guette depuis si longtemps.
Catherine Ciron attend donc qu’Hunault veuille bien partir. Et Hunault attend lui-même que la République veuille bien le faire entrer. Deux éternels seconds, empilés l’un sur l’autre. Poulidor, au moins, n’avait qu’Anquetil devant lui.
Une carrière en trompe-l’œil
Sur le papier, le bilan de Catherine Ciron est pourtant impressionnant. Première adjointe, donc, mais aussi conseillère départementale de Loire-Atlantique et vice-présidente de la Communauté de communes Châteaubriant-Derval. Une femme à tous les fronts, à qui l’on confie la culture, le patrimoine, la revitalisation du cœur de ville, les dossiers qui donnent de la visibilité, qui laissent une trace dans les pierres et dans les esprits.
On l’a vue prélever la Flamme de la Nation sous l’Arc de Triomphe, au nom de Châteaubriant et de la mémoire de la Voie de la Liberté, dont elle préside le Comité. On l’a vue défendre le programme Action Cœur de Ville, porter la voix de la ville dans les cérémonies officielles quand le maire est absent, ce qui, à force, commence à ressembler à une délégation permanente. Elle représente, elle inaugure, elle discourt. Elle fait le maire sans l’être.
Lady Commandements
Mais il y a un revers à cette médaille bien astiquée. Dans les couloirs de la Communauté de communes Châteaubriant-Derval, les agents ont leur propre façon de la désigner. Ils l’appellent, à voix basse : Lady Commandements. Ces mots disent tout. Sèche dans le rapport, directe jusqu’à l’abrupte, peu portée sur les circonvolutions du management bienveillant, Catherine Ciron n’est pas de ceux, ni de celles, qui cherchent à se faire aimer de leurs subordonnés. Elle commande. Elle tranche. Elle impose.
Cette rudesse assumée déborde largement des couloirs administratifs. Dans la rue, dans les marchés, dans les salles polyvalentes où se forgent les opinions électorales, sa réputation la précède. Cassante, dit-on. Peu accessible. Difficile à aborder pour le Castelbriantais ordinaire qui ne sait pas toujours très bien à qui il a affaire, mais sent confusément qu’on ne plaisante pas avec elle. En politique locale, où la chaleur humaine peut valoir autant qu’un bon bilan, ce trait de caractère n’est pas un détail. Si Catherine Ciron devait se présenter seule devant les électeurs, sans le parapluie d’une liste portée par un maire en place, vissé à son siège, le verdict des urnes pourrait être impitoyable.
C’est là, précisément, que le deal prend tout son sens.
Pénélope à l’Hôtel de Ville
Le scénario, que chacun murmure sans l’écrire, est d’une clarté redoutable. Hunault se représente en 2026, les gens votent pour lui, pas pour elle. Il est réélu. La machine tourne. Puis, en 2027, les présidentielles rebattent les cartes nationales, une nouvelle fenêtre législative s’ouvre, et cette fois, le maire sortant de Châteaubriant, adoubé, encore en exercice, avec tous ses réseaux, tente à nouveau de décrocher la timbale : un siège de député, celui que son père a tenu pendant huit mandats, celui que son frère jumeau a occupé pendant vingt ans. Et si cela fonctionne, il passe le relais. Catherine Ciron entre à l’Hôtel de Ville par la grande porte, maire par succession plutôt que par élection.
Élégant. Sauf que.
Sauf que Catherine Ciron est, dans cette histoire, la Pénélope du pays de Châteaubriant. Elle attend son Ulysse depuis un quart de siècle. Elle tisse patiemment sa toile, dossiers culturels, mandats intercommunaux, cérémonies officielles, et défait la nuit ce que l’impopularité pourrait défaire le jour. Elle mange son chapeau. Elle patiente. Elle espère. Et pendant ce temps, Ulysse navigue, tergiverse, échoue sur des îles législatives, et promet toujours de rentrer bientôt.
Homère, au moins, avait donné à son histoire une conclusion. Châteaubriant attend encore la sienne.
Et maintenant ?
Les urnes de mars 2026 diront si Châteaubriant est prêt à tourner la page, ou si la ville préfère encore la continuité rassurante d’un maire qui connaît chaque rue, chaque dossier, chaque allié, et qui a, quelque part dans un tiroir, un projet de profession de foi de candidat aux législatives. Et comme Hunault repart, pour la cinquième fois, Catherine Ciron sera encore là. Première adjointe. Encore deuxième. Patiente. Compétente. Sèche. Suspendue à un avenir conditionnel, hypothétique, dépendant d’une élection nationale que son mentor n’est pas sûr de remporter.
Agrégée d’histoire, elle sait que les grands moments de bascule arrivent rarement quand on les attend. Qu’ils surgissent, soudains, après des années d’immobilité apparente. Elle attend son moment. L’histoire, pour l’instant, ne s’est pas encore désagrégée en sa faveur.
Mais Pénélope, rappelons-le, a fini par raccrocher son métier à tisser.
Visuel de Une : 30 mai 2009, Catherine Ciron au Festival Poësis, au Jardin des Remparts à Châteaubriant © Alain Moreau.
