Nantes

Nantes : Johanna Rolland repart pour un troisième mandat

L'amour des Nantais pour la gauche unie a gagné. Foulques Chombart de Lauwe n'a pas mis fin à 37 ans de gauche à Nantes

Malgré une semaine d’entre-deux-tours tumultueuse, l’amour des Nantais pour la gauche unie et la crainte de revoir la droite dure revenir au pouvoir das la Cité des Ducs.

Johanna Rolland 52,18 % — Chombart de Lauwe 47,82 % — Participation 62,64 % sur 203149 inscrits sur les listes électorales.

Nantes a dit oui. Oui à une gauche qui s’était pourtant déchirée en coulisses, qui avait perdu son premier adjoint en route, qui avait vu son allié historique claquer la porte, et qui s’était offert le luxe d’une fronde interne assumée publiquement. Oui à Johanna Rolland, pour un troisième mandat, dans une ville que la droite avait cru, l’espace d’une semaine, à portée de main pour la première fois depuis 1989. Les urnes ont tranché. L’arithmétique de l’union a eu raison des fractures de l’entre-deux-tours.

Un premier tour qui avait tout compliqué

La photographie issue du scrutin du 15 mars n’avait permis aucune lecture confortable pour la maire sortante. Avec 35,24 % des suffrages, Johanna Rolland terminait certes en tête, mais séparée de son challenger de droite Foulques Chombart de Lauwe (33,77 %) par moins de 1 800 voix sur quelque 120 000 exprimés. Un écart de l’ordre du souffle.

La géographie du vote avait encore compliqué le tableau. Onze pour cent des électeurs nantais avaient choisi la liste LFI de William Aucant, et 8 % celle du centriste Mounir Belhamiti. Deux réservoirs de voix dont personne ne pouvait garantir l’orientation au second tour, et dont dépendait arithmétiquement l’issue du scrutin.

L’accord LFI : une décision assumée, mais coûteuse

Dès le soir du premier tour, la pression s’était exercée depuis le camp insoumis. William Aucant avait immédiatement proposé une « fusion technique », transformée sous la plume commune des deux états-majors en « fusion démocratique » le lundi 16 mars au soir. La terminologie n’était pas anodine : elle disait à la fois la volonté de normaliser l’alliance et l’inconfort de la chose.

Les termes de l’accord étaient connus : dix sièges réservés aux candidats LFI sur la liste fusionnée, aucun programme commun, et une clause institutionnellement singulière — les élus insoumis devaient siéger dans l’opposition à Johanna Rolland en cas de victoire. Une architecture destinée à rassurer l’électorat centriste et républicain sans renoncer au bénéfice arithmétique de la fusion.

Johanna Rolland avait présenté ce choix comme un « choix de raison », pris en responsabilité pour éviter un basculement de la ville à droite. Ses adversaires y avaient vu une manœuvre cynique. La réalité se situait sans doute quelque part entre les deux : une décision rationnelle sur le plan électoral, dont le coût politique s’était révélé immédiat et douloureux.

Une liste recomposée, des candidats sacrifiés

La liste déposée le 17 mars en préfecture racontait, à elle seule, toute l’histoire de l’entre-deux-tours, dix candidats LFI avaient été insérés dans des positions éligibles : William Aucant en 12e place, quasi-garantie d’élection, suivi de Mathieu Declercq (16e), Erika Cadersah (17e), Anaïs Besse-Renard (21e), Ibrahim Nidal Mahmoud (26e), et cinq autres répartis jusqu’en position 54. Pour chaque insoumis entrant, un candidat de la coalition initiale avait reculé ou disparu.

Ce glissement avait une traduction concrète et visible : des militants socialistes, écologistes ou communistes qui avaient battu le pavé pendant des mois, frappé des milliers de portes, scandé les slogans du meeting de Stéréolux le 11 mars devant plus de mille personnes, s’étaient retrouvés rétrogradés ou écartés au profit de candidats d’un mouvement avec lequel ils n’avaient ni programme commun ni accord politique. La pilule avait été difficile à avaler pour plus d’un.

Les dommages collatéraux : Asseh, le PRG, les silences pesants

L’accord avec LFI n’avait pas seulement repositionné les curseurs idéologiques — il avait produit des fractures concrètes au sein de la coalition sortante. Mais pour comprendre ces fractures, il fallait remonter plusieurs semaines en arrière.

Le cas Bassem Asseh fut sans doute le plus symboliquement chargé, et le mieux éclairé par une séquence en deux temps dont la première scène remontait à bien avant le premier tour.

En décembre 2025, lors du vote interne de la fédération socialiste nantaise, un signal avait déjà été envoyé : l’actuel premier adjoint en charge de la sécurité s’était retrouvé relégué en Xè position. Aucun éclat public, mais une signification lisible pour tout observateur averti. La cause ? Les négociations engagées par Johanna Rolland avec Les Écologistes pour constituer une union de la gauche dès le premier tour, stratégie inverse de 2020, avaient un prix : Bassem Asseh ne serait pas reconduit au poste de premier adjoint, jugé trop à droite du PS par ses partenaires.

Première fêlure, absorbée dans le silence par un homme réputé d’une loyauté absolue envers la maire.

L’accord conclu avec La France insoumise entre les deux tours fut le coup de grâce. Cette fois Bassem Asseh ne s’était pas laissé écarter,  il est parti. De lui-même, publiquement, sans ambiguïté. Une ligne avait été franchie qu’il n’était pas prêt à cautionner.

L’homme s’est retiré avec mesure, en appelant néanmoins à voter pour celle qu’il venait de quitter, au nom du danger qu’il percevait dans une victoire de la droite.

Nantes : Johanna Rolland repart pour un troisième mandat

Deux coups, deux logiques différentes : le premier lui avait été imposé par les équilibres de la coalition ; le second, il l’avait choisi lui-même. C’est cette distinction qui donnait toute sa densité à une sortie que d’aucuns ont réduite à une simple éviction.

Le PRG nantais avait pour sa part choisi la rupture formelle. Invoquant ses valeurs républicaines, humanistes et laïques, le parti avait officiellement retiré son soutien à la liste Rolland. Actu44 avait documenté les détails de cette fracture : Séverine Papot avait respecté la consigne du parti et quitté la liste, tandis que Gildas Salaün, adjoint au commerce, avait choisi la voie inverse. Maintenu sur la liste, sous l’étiquette « société civile », sa mise en retrait du PRG l’ayant changé de case,  il avait mis en avant un argument de fond : les électeurs nantais avaient placé LFI au-dessus du seuil des 10 %, le résultat démocratique se respectait, et il appartenait aux élus de gauche d’en tirer les conséquences, non d’y faire obstacle.

La fracture au sein même du PRG illustrait une tension plus profonde : entre la cohérence doctrinale d’un centre-gauche républicain et la logique du front électoral, certains avaient choisi la première voie, d’autres la seconde.

Ce que les voix éliminées avaient à décider

La question qui dominait l’analyse du second tour était celle du report. Les 11,20 % de LFI se trouvaient mécaniquement intégrés à la liste Rolland, mais leur mobilisation effective dans les urnes restait à confirmer. S’ajoutent naturellement les 5,53 % de Margot Medkour. Les 8,12 % de Mounir Belhamiti constituaient l’inconnue principale : l’ancien député Renaissance, qui avait refusé toute alliance formelle, avait laissé ses électeurs libres de leur choix. Les 4,57 % du RN représentaient un réservoir naturellement orienté vers Chombart de Lauwe, même sans accord explicite.

Enfin, les abstentionnistes du premier tour, près de 40 % des inscrits n’avaient pas voté le 15 mars — constituaient une variable dont personne ne maîtrisait l’orientation.

L’enjeu national d’un scrutin local

Nantes n’était pas une ville comme les autres dans ce scrutin. Bastion socialiste depuis Jean-Marc Ayrault, ville emblématique d’une gauche urbaine gestionnaire et pragmatique, elle avait cristallisé des questions qui dépassaient largement sa seule frontière administrative.

Pour le Parti socialiste, dont Johanna Rolland est la numéro deux nationale, l’enjeu était considérable. Pour LFI, une présence au conseil municipal d’une grande métropole de l’Ouest représentait une implantation locale jusqu’ici rare. Pour la droite enfin, reprendre Nantes après 37 ans dans l’opposition aurait constitué un signal politique retentissant à l’échelle nationale.

Ce qui restera acquis, quelle que soit l’issue : l’entre-deux-tours nantais de 2026 s’est inscrit dans les mémoires politiques locales comme un épisode révélateur. Non pas d’une gauche triomphante ou défaite, mais d’une gauche contrainte à se recomposer sous pression, acceptant sacrifices et contradictions pour préserver l’essentiel, ou ce qu’elle considérait comme tel.

Visuels : © Ville de Nantes et Alain Moreau.