Baptisée Passenger, l’étude a démarré le 18 septembre 2026 au CHU de Nantes. Trente patients souffrant d’addiction aux jeux d’argent y participeront. Pour la première fois dans ce champ, l’équipe nantaise va évaluer la faisabilité d’une psychothérapie assistée par la psilocybine, le principe actif de certains champignons hallucinogènes, administrée dans un cadre médical contrôlé.
Une addiction sans substance, mais pas sans dégâts
Casino, paris sportifs, poker, jeux en ligne. Pour la plupart des joueurs, la mise reste un loisir. Pour d’autres, elle devient une obsession. Le joueur perd le contrôle, augmente les sommes engagées, rejoue pour « se refaire » après une perte, ment à ses proches sur le temps et l’argent dépensés.
Il continue malgré les dettes, les conflits familiaux, les difficultés professionnelles. La honte pousse souvent à l’isolement, et l’aide n’est demandée que tard, quand la situation financière est déjà lourdement dégradée.
Longtemps considéré comme un trouble du contrôle des impulsions, le jeu pathologique est désormais classé parmi les addictions, dans le DSM-5 publié en 2013 comme dans la classification internationale des maladies de l’OMS.
Il partage avec les addictions aux produits des mécanismes communs, notamment l’emballement du circuit cérébral de la récompense. Il s’accompagne fréquemment d’autres troubles, dépression, anxiété ou consommation d’alcool.
La prise en charge repose aujourd’hui sur la psychothérapie, en particulier la thérapie comportementale et cognitive, qui aide le patient à repérer les situations à risque et à déconstruire les croyances erronées sur le hasard et les gains. Le risque de rechute reste pourtant élevé. Et aucun médicament n’est actuellement recommandé pour traiter spécifiquement l’addiction aux jeux d’argent.
Dix séances sur trois mois
C’est sur ce terrain que s’avance Passenger. Chaque participant suivra un programme d’environ trois mois, soit dix séances. Quatre sont consacrées à la thérapie comportementale et cognitive. Les six autres forment deux cycles identiques, comprenant chacun une séance de préparation, une séance d’administration de la psilocybine et une séance d’intégration, au cours de laquelle le patient revient avec le thérapeute sur ce qu’il a vécu.
L’hypothèse de l’équipe est celle d’une « psychothérapie augmentée » : la molécule pourrait faciliter et approfondir le travail mené avec le patient. La psilocybine fait déjà l’objet de recherches dans la dépression résistante et dans certaines addictions à des substances, comme l’alcool ou le tabac. Les chercheurs nantais veulent désormais explorer son intérêt dans les addictions comportementales.
Classée comme stupéfiant en France
La psilocybine ne peut être utilisée qu’au sein d’essais cliniques autorisés. Le psychiatre Benoît Schreck insiste sur ce point :
« L’objectif n’est pas de substituer une substance à la psychothérapie, mais d’étudier si la psilocybine peut créer, dans un cadre médical contrôlé, des conditions favorables au travail psychothérapeutique. »
Il présente Passenger comme une première étape. « Nous devons d’abord démontrer que cette approche est réalisable chez des patients souffrant d’addiction aux jeux d’argent », précise-t-il.
Vingt ans de travaux sur les addictions comportementales
L’étude s’appuie sur une expertise ancienne. Depuis près de vingt ans, le CHU de Nantes travaille sur les addictions comportementales : jeux d’argent, jeux vidéo, comportements sexuels compulsifs, troubles des conduites alimentaires.
« Notre équipe pluridisciplinaire travaille sur les addictions comportementales depuis 20 ans. Son expertise est aujourd’hui reconnue et nous sommes régulièrement sollicités pour la partager », souligne la professeure Marie Grall-Bronnec, psychiatre au CHU de Nantes.
Au cœur de ce travail figure la cohorte Evaladd, créée en 2009 et présentée par le CHU comme unique en France. Elle suit, année après année, les patients qui débutent une prise en charge pour une addiction comportementale, y compris lorsqu’ils ont interrompu leurs soins.
Près de 2 800 patients y ont été inclus et 5 000 visites de suivi réalisées. Ces données ont nourri de nombreuses publications et permettent aussi d’identifier des patients susceptibles de participer à des essais comme Passenger.
Elles servent également à des institutions telles que l’Autorité nationale des jeux (ANJ), la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (Mildeca) ou l’Organisation mondiale de la santé. En 2025, l’ANJ les a sollicitées sur la santé mentale des jeunes joueurs.
La cohorte va maintenant s’élargir à d’autres hôpitaux, à commencer par le CHU de Brest d’ici à la fin de l’année.
Les personnes confrontées à un problème de jeu, ou leurs proches, peuvent contacter Joueurs Info Service au 09 74 75 13 13, un service d’aide anonyme et gratuit.
Visuel de Une : © Michal Parzuchowski




