Agriculture

Agriculteurs en difficulté : l’alerte de Solidarité Paysans

Solidarité Paysans publie son premier Observatoire des difficultés en agriculture, bâti sur 3 639 accompagnements réalisés en 2025. Endettement, isolement, santé, recours au RSA, procédures judiciaires : le réseau décrit un monde agricole « profondément fracturé » et appelle à des réponses politiques.

Agriculture : Solidarité Paysans dresse le portrait d’un monde paysan fracturé.

« Leur avenir est dans le pré… le nôtre aussi ! » Sous ce titre, l’association Solidarité Paysans a publié en juillet 2026 son premier Observatoire des difficultés en agriculture. Le document s’appuie sur 3 639 situations individuelles analysées en 2025, soit 88 % des 4 107 accompagnements menés cette année-là par le réseau, présent dans 88 départements avec 1 315 bénévoles et 111 salariés.

Seules l’Île-de-France et la région Provence-Alpes-Côte d’Azur ne figurent pas dans l’échantillon.

Le constat posé dès l’éditorial est sans détour : le monde agricole est « traversé par de fortes inégalités » et « profondément fracturé ». L’association rappelle que, selon l’Insee, près de 18 % des agriculteurs vivent sous le seuil de pauvreté monétaire, et situe l’origine du malaise dans la course à l’agrandissement, à la spécialisation et à la productivité engagée dès les lois d’orientation de 1960-1962.

La conjoncture et l’endettement en tête des causes

Parmi les causes de difficultés déclarées au début de l’accompagnement, la conjoncture économique arrive en premier (16,92 %), devant l’investissement et le financement (15,05 %). Suivent les problèmes familiaux (11,63 %), la gestion administrative (11,55 %), la structure d’exploitation (11,43 %) et les problèmes de santé (10,95 %). Ces difficultés se cumulent fréquemment.

Le profil type reste celui d’un homme (71,33 % des personnes accompagnées), âgé en moyenne de 51,4 ans, installé depuis plus de dix ans dans 70 % des cas. Les fermes suivies sont plutôt petites : 48,4 hectares de surface médiane, là où la moyenne nationale atteignait 76 hectares en 2023. L’élevage bovin représente à lui seul 36,89 % des productions répertoriées.

Des femmes plus exposées aux difficultés familiales

Avec 28,67 % des personnes accompagnées, les femmes sont légèrement surreprésentées par rapport aux 24,5 % recensés dans la population agricole. Plus jeunes que les hommes (48,5 ans en moyenne), elles sont deux fois plus nombreuses à faire face à des problèmes d’ordre familial (13,71 % contre 6,53 %) et rencontrent plus souvent des difficultés liées à la structure juridique de leur exploitation. Leur part approche 43 % en Centre-Val de Loire.

L’étude donne la parole à Christine, éleveuse en Limousin, exploitante pendant trente ans : « Ma vie s’est construite autour de mon ex-conjoint. » Elle raconte avoir dû quitter la Corrèze, aidée par des associations.

L’isolement, facteur aggravant

Près de la moitié des personnes accompagnées (45,6 %) vivent seules : célibataires, divorcées ou veuves. Chez elles, les problèmes familiaux pèsent dans 12,9 % des situations, contre 5,18 % pour les personnes en couple, et les difficultés de gestion administrative dans 15,45 % des cas, contre 9,8 %. Pour l’association, le moindre soutien au quotidien renforce les difficultés personnelles et organisationnelles.

Les nouveaux installés, un public devenu massif

Les agriculteurs installés depuis moins de dix ans représentent désormais 30 % des accompagnements. Ceux installés depuis moins de cinq ans ont en moyenne 40,5 ans, signe d’un mélange entre reprises familiales et reconversions tardives. Les femmes représentent 43,2 % des personnes installées depuis moins de dix ans. Le maraîchage concentre 16,6 % de ces nouveaux installés en difficulté.

François, 29 ans, maraîcher dans l’Allier, résume la situation après un trou de trésorerie de 14 000 euros : « On nous demande de l’argent qu’on n’a pas. » L’association pointe des investissements toujours plus lourds, un accès au crédit limité, des prévisions économiques trop optimistes, des choix juridiques inadaptés et un coût de reprise en hausse.

À l’autre bout de la carrière, 38,2 % des personnes accompagnées ont plus de 55 ans. Santé fragilisée, transmission compliquée et dématérialisation des démarches y forment un faisceau de difficultés.

Quatre filières sous tension

L’élevage bovin traverse, selon le rapport, une crise structurelle qui s’apparente à « un plan social massif » : 650 fermes en élevage bovin mixte disparaissent chaque année en France. Dans cette filière, les procédures collectives représentent près de la moitié des accompagnements.

Le maraîchage fait figure de paradoxe. Seul secteur où le nombre de fermes augmente, avec environ 300 exploitations de plus chaque année, il compte 82 % d’accompagnés installés sur moins de 10 hectares et une forte part de recours au RSA. En céréales, trois personnes accompagnées sur quatre ont plus de 55 ans. Quant à la viticulture, les procédures collectives y ont progressé de 27 % en 2025 en Nouvelle-Aquitaine, selon les statistiques officielles citées.

Un quart des fermes devant les tribunaux

Près de 25 % des fermes accompagnées en 2025 étaient engagées dans une procédure collective : redressements judiciaires pour 51 %, règlements amiables agricoles pour 21,3 % et liquidations judiciaires pour 22,9 %. Citant le Conseil national des administrateurs et mandataires judiciaires, l’étude relève une hausse de 35,5 % des procédures collectives en agriculture entre 2019 et 2025.

Kathleen Delage, juriste à Solidarité Paysans, défend le maintien d’une « exception agricole », alors que le gouvernement souhaite réformer le livre VI du code de commerce : « L’agriculture n’est pas une activité économique comme les autres. »

Le RSA, révélateur de la précarité

Les allocataires ou demandeurs du RSA pèsent 12,3 % des accompagnements, alors que les chiffres officiels estiment à 2,5 % la part de la population agricole concernée. Le non-recours est évalué à 40 % des agriculteurs qui pourraient en bénéficier. L’association critique le décret du 30 mai 2025, qui impose notamment 15 heures d’activités hebdomadaires, et dénonce « un filtre de suspicion ».

Valentine, maraîchère dans la Nièvre, témoigne : les deux premières années, avec deux enfants de 5 et 9 ans, « le RSA était notre seul revenu ».

Santé, paperasse et climat

Les problèmes de santé concernent 17 % des accompagnements, la gestion administrative 18 %. L’illectronisme, qui touchait 15 % de la population selon l’Insee en 2021, frappe durement les agriculteurs âgés face à la dématérialisation. Les événements climatiques n’apparaissent que dans 5,6 % des situations, mais grimpent à 11 % en Occitanie et en Nouvelle-Aquitaine.

Des revendications politiques

Le rapport se conclut par une série de demandes : abrogation des dispositions du décret « sanctions » sur le RSA, maintien d’une exception agricole dans les procédures collectives, protection de la maison d’habitation y compris en liquidation, réforme de la PAC favorisant les aides à l’actif plutôt qu’à l’hectare, réforme foncière d’ampleur, plan d’action national pour les femmes en agriculture ou encore maintien d’un accueil physique, téléphonique et par courrier dans les administrations.

En exergue, Solidarité Paysans cite Michel Foucault : « Le malheur des hommes ne doit jamais être un reste muet de la politique. »

Source : Solidarité Paysans, Observatoire 2026 des difficultés en agriculture, juillet 2026.

https://solidaritepaysans.org/paysdelaloire/44

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