Nantes

À peine arrivée, Alexandra Lacroix la joue à la Nantaise

Librettiste, metteuse en scène, scénographe, désormais directrice : Alexandra Lacroix secoue Angers Nantes Opéra, et ça fait du bien.

Il y a des parcours qui ne ressemblent à aucun autre. Celui d’Alexandra Lacroix en fait partie. Librettiste, metteuse en scène, scénographe, directrice d’une compagnie, pédagogue, militante de l’éco-conception, désormais à la tête d’une des maisons lyriques les plus actives de France : la nouvelle directrice générale et artistique d’ Angers Nantes Opéra est de ces femmes qui semblent habiter plusieurs vies à la fois, et qui le font avec une énergie qui laisse ses interlocuteurs à la fois éblouis et légèrement essoufflés.

Une passionnée, au sens littéral du terme

Ceux qui l’ont croisée le disent tous : Alexandra Lacroix est une femme habitée. Habitée par la musique, par les voix, par les corps sur scène, par les histoires qu’on peut raconter autrement, par les publics qu’on n’a pas encore touchés. Elle parle vite, pense encore plus vite, et chaque projet qu’elle décrit semble être le plus important qu’elle ait jamais mené. Ce n’est pas de la dispersion, c’est de la combustion. Une forme rare d’enthousiasme qui emporte tout sur son passage et transforme les institutions de l’intérieur.

Pour elle, l’opéra n’est pas un art fermé sur lui-même. C’est, dit-elle, une conjugaison des arts : la musique, la littérature, le jeu, trois forces qui se nourrissent l’une l’autre et qui, réunies, peuvent toucher n’importe quel public. Cette conviction irrigue toute sa démarche, depuis ses premières mises en scène jusqu’à la saison qu’elle vient de présenter à la presse.

De la compagnie à la direction

Tout commence en 2007, lorsqu’elle fonde la Compagnie MPDA, avec une idée fixe : bousculer le rapport entre musique, espace et corps. Les productions s’enchaînent, exigeantes et singulières : Orphée et Eurydice de Gluck, Didon et Énée de Purcell au théâtre Mouffetard, un triptyque d’après les Passions de Bach à l’Athénée, au Carreau du Temple, au théâtre Jean-Vilar de Vitry-sur-Seine. Artiste associée à l’Opéra de Limoges, elle y signe des spectacles qui croisent les Mélodies persanes de Saint-Saëns et les témoignages de réfugiés iraniens et afghans, ou encore une adaptation des Chaises de Ionesco. Sa marque de fabrique : sortir des cases, inviter les disciplines à se bousculer, les chercheurs à monter sur scène, les architectes à penser le plateau.

The Carmen case : une œuvre signature

En 2023, elle frappe un grand coup avec The Carmen case, co-signé avec la compositrice Diana Soh. À partir de Bizet, elle imagine le procès d’un féminicide, le public en position de jurés. L’œuvre tourne dans toute l’Europe, Dutch National Opera, Fondation Gulbenkian, Opéra national de Bordeaux, Théâtres de la Ville de Luxembourg. C’est aussi cette œuvre qu’elle programme dès sa première saison à Angers Nantes Opéra, comme pour dire d’emblée qui elle est et ce qu’elle défend.

Le jeu à la nantaise, version lyrique

Au FC Nantes, le fameux jeu à la nantaise , cette philosophie née dans les années 1960 sous l’égide de José Arribas, repose sur une idée simple et exigeante à la fois : jouer pour les autres avant de jouer avec les autres. Mouvement collectif, fluidité, intelligence partagée.

Alexandra Lacroix, depuis sa prise de fonction le 1er janvier 2026, joue exactement de cette manière. Elle fait venir à quatre reprises l’Orchestre National des Pays de la Loire dans la fosse du Théâtre Graslin , pour Orphée et Eurydice, Così fan tutte, Werther et Age of Content Orchestral, affirmant une complicité forte et durable avec l’orchestre de territoire. Mais le mouvement ne s’arrête pas là. Elle tisse des synergies avec MIXT, imaginant des spectacles pensés en miroir, un soir au Graslin, une autre proposition à Mixt. Elle s’associe au Lieu Unique pour Stabat Maldonne de Leïla Ka, à la Soufflerie de Rezé, pour la série de concerts Mondes croisés. Ou encore, avec Le Frac et le Musée Dobrée pour donner à voir des expositions performées. Et parce que l’opéra est, selon ses propres mots, une conjugaison des arts, la musique, la littérature, le jeu, elle va jusqu’à accueillir le Festival du cinéma espagnol à Nantes du 20 au 28 mars 2027, en résonance avec Così fan tutte et ses jeux de faux-semblants méditerranéens.

L’opéra, sous sa direction, ne reste pas dans ses murs dorés, il irrigue toute une ville, en réseau, en mouvement permanent.

Une page se tourne, une autre commence

Alexandra Lacroix ne sépare jamais l’artistique du politique. Et les mots, chez elle, sont toujours suivis d’actes. C’est la Compagnie MPDA qu’elle a fondée en 2007 qui a pris congé avec une sobriété qui touche juste : « Une page se tourne. Nous avons fait le deuil de la quasi-totalité de nos décors qui ont été confiés, triés, inventoriés, donnés. » Les derniers éléments du triptyque Bach viennent d’être livrés à la Ressourcerie Culturelle de Montaigu, pour servir à d’autres usages, dans d’autres mains. D’autres décors dorment encore dans les réserves du Musée d’Orsay, de l’Opéra de Reims, de LOD muziektheater ou de l’Opéra de Limoges, en cours de déclassement et de réemploi. Membre du réseau ARVIVA, engagée de longue date dans les principes du réemploi scénographique, elle transforme aujourd’hui les réserves d’Angers Nantes Opéra en matière vivante, en installations, en nouveaux récits. La transition écologique n’est pas un argument de communication, c’est une éthique de vie.

Derrière elle, une vingtaine d’opéras et spectacles musicaux, plus de 350 représentations, un répertoire qui va de Banchieri à Modarresifar en passant par Purcell, Bach, Gluck, Massenet ou encore Diana Soh. Une compagnie qui s’endort, dit-elle elle-même, « apaisée d’avoir fini de transmettre » , et dont les artistes, pour beaucoup, se retrouveront sur les scènes d’Angers Nantes Opéra. Vice-présidente des Forces musicales depuis juillet 2025, jurée du concours Africa Lyric’s Opera, membre du réseau Opera Europa, conférencière au CNSMDP, à l’EHESS, au Centre Pompidou : Alexandra Lacroix court partout, pense tout le temps, et fait de chaque maison où elle passe un lieu un peu plus vivant qu’avant.

Son cap désormais ? Incarner, coopérer, rayonner. Trois mots qui, chez elle, sonnent moins comme un slogan que comme un mode de vie.

Visuel de Une : Alexandra Lacroix par © Alain Moreau.

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