Environnement

Agriculture dépendante, engrais azotés : reprenons notre autonomie

La crise du détroit d'Ormuz expose une dépendance que la France a longtemps ignorée. Des alternatives existent, certaines sans technologie, sans usine, et pratiquées depuis des décennies en Afrique.

Depuis le 28 février 2026 et le début du conflit en Iran, un passage maritime de 55 kilomètres de large paralyse une part considérable du commerce mondial. Ce n’est pas seulement le pétrole qui est bloqué, ce sont aussi les engrais qui nourrissent nos champs.

Le détroit d’Ormuz, verrou de notre alimentation

Environ un tiers du commerce mondial d’engrais transite par le détroit d’Ormuz : urée, ammoniac, phosphates. Les pays du Golfe concentrent à eux seuls 43 % des exportations mondiales d’urée. Depuis le début de la crise, le trafic maritime dans ce corridor a chuté de près de 97 %. Une statistique qui n’a l’air de rien depuis Nantes, jusqu’à ce qu’on comprenne ce qu’elle signifie pour nos agriculteurs.

Car l’urée, principal engrais azoté utilisé dans le monde, n’est pas extraite de la nature : elle est fabriquée. À partir d’ammoniac. Lui-même produit à partir de gaz naturel. Via un procédé industriel centenaire, le Haber-Bosch, qui consomme à lui seul 1 à 2 % de l’énergie mondiale et qui lie structurellement notre sécurité alimentaire aux grandes routes du gaz fossile.

La France consomme environ 1,9 million de tonnes d’engrais azotés par an, dont près de la moitié est importée. Lorsque le gaz devient rare ou cher, guerre en Ukraine en 2022, crise d’Ormuz aujourd’hui, c’est le prix des engrais qui triple, et les agriculteurs qui absorbent le choc.

Agriculture dépendante, engrais azotés : reprenons notre autonomie

En 2022, lors de la guerre en Ukraine, les prix des engrais azotés avaient triplé en quelques mois. Les agriculteurs français, déjà sous pression, avaient réduit leurs apports ou modifié leurs rotations. Les conséquences sur les rendements sont apparues l’année suivante. La crise d’Ormuz suit le même mécanisme, avec un blocage maritime encore plus sévère.

Ce n’est pas une crise imprévue. C’est le résultat d’un siècle de choix industriels qui ont progressivement lié notre capacité à nourrir la population française à quelques ressources fossiles, quelques producteurs, quelques routes maritimes. La question n’est plus de savoir si ce modèle est fragile. Elle est de savoir par quoi le remplacer, et à quelle vitesse.

Ce que l’Afrique fait depuis des décennies, et que la France redécouvre

Il y a une certaine ironie à chercher des solutions dans les pays du Sud, habituellement présentés comme en retard sur les normes agricoles du Nord. Et pourtant : contraints depuis toujours par le coût prohibitif des engrais de synthèse, des agriculteurs africains ont développé des pratiques low-tech de fertilisation azotée qui fonctionnent, qui perdurent, et que les chercheurs du Cirad et de l’INRAE étudient désormais avec attention.

Le zaï : régénérer les sols sans intrants, avec un bâton

Au Burkina Faso, dans le Yatenga, une technique ancestrale a été remise au goût du jour dans les années 1980 par un paysan devenu symbole mondial de résilience agricole : Yacouba Sawadogo, surnommé « l’homme qui a arrêté le désert ». Le zaï consiste à creuser à la main des petits poquets dans le sol, des trous de 10 à 15 cm de profondeur, dans lesquels on dépose du fumier organique avant de semer les céréales. Ces poquets concentrent l’eau de pluie et la matière organique là où la plante en a besoin, sur des sols encroûtés que les pluies ne pouvaient plus pénétrer.

Résultat : des terres considérées comme stériles ont été remises en culture. Sans engrais de synthèse, sans énergie fossile, sans importation. La technique s’est diffusée au Sénégal, à Madagascar, au Mali. Des chercheurs de l’INERA au Burkina Faso et du Cirad travaillent aujourd’hui à la mécaniser, passant de 380 heures de travail par hectare à 50 heures grâce à une dent attelée à un animal, et à l’associer à des légumineuses comme le niébé pour amplifier la fixation d’azote dans le sol.

Les légumineuses : la nature fait le travail

En Afrique subsaharienne, des systèmes agricoles associent depuis longtemps des légumineuses aux céréales : le niébé avec le mil au Sénégal, l’arachide en rotation avec le sorgho, le Mucuna et la Crotalaria comme engrais verts à Madagascar. Ces plantes ont une capacité unique : en symbiose avec des bactéries du sol (les Rhizobium), elles fixent l’azote directement depuis l’air et l’incorporent dans leurs tissus, un mécanisme que le Haber-Bosch cherche à reproduire industriellement, à grand renfort de gaz et de pression, là où la nature le fait gratuitement, à température ambiante.

Le Cirad documente depuis plus de vingt ans ces pratiques à Madagascar. Une rotation simple, légumineuses une saison, riz la suivante, peut apporter des quantités substantielles d’azote au sol et réduire significativement le recours aux engrais minéraux, tout en améliorant les rendements sur le long terme.

L’urine humaine : un engrais qui se jette chaque matin

C’est peut-être l’exemple le plus frappant du fossé entre ce que le Nord théorise et ce que le Sud pratique. Au Burkina Faso, des jeunes agriculteurs ont développé une filière de collecte et de revente d’urine humaine comme engrais naturel. Un litre d’urine contient 6 grammes d’azote, 2 grammes de potassium et 1 gramme de phosphore, les trois nutriments fondamentaux de la croissance des plantes. Après 30 jours de stockage pour éliminer l’acidité, l’urine diluée est épandue directement sur les cultures. Les résultats ont été suffisamment convaincants pour que le prix de l’urine soit en hausse depuis 2023.

Un agronome burkinabé, Aimé Kaboré, a poussé le concept plus loin en créant le Nekyam, un engrais biologique élaboré à partir de déchets organiques locaux, qui a transformé une parcelle stérile en surface productive de papayes, poivrons, arachides et mangues. À Arusha, en Tanzanie, des étudiants produisent un engrais azoté liquide à partir de cheveux collectés dans les salons de coiffure, 50 grammes de cheveux donnent un litre d’engrais vendu à moins d’un euro.

Ramené à l’échelle de la France : 68 millions d’habitants produisent chaque année environ 340 000 tonnes d’azote via leurs urines, soit 15 à 18 % des besoins agricoles nationaux. Cette ressource est aujourd’hui intégralement envoyée dans les réseaux d’eaux usées, où elle génère des coûts de traitement et pollue les rivières par excès d’azote.

Trois alternatives en développement pour s’affranchir du Golfe

Ces pratiques africaines ne sont pas des curiosités ethnographiques. Elles dessinent ce que pourraient devenir des systèmes agricoles résilients, combinés à des innovations technologiques aujourd’hui en phase de déploiement en Europe.

1. Le Haber-Bosch vert, décarboner le procédé existant
L’idée : conserver la logique industrielle du Haber-Bosch, mais remplacer le gaz naturel par de l’hydrogène produit par électrolyse de l’eau, alimentée par des énergies renouvelables ou nucléaires. L’ammoniac obtenu serait alors « bas carbone », sans dépendance aux routes du gaz. En France, un consortium européen (FertigHy) prévoit de construire une telle usine dans la Somme d’ici 2030, avec une capacité de 500 000 tonnes d’engrais azotés par an, soit environ un quart des besoins nationaux. Le principal frein reste le coût : l’électrolyse est encore deux à trois fois plus chère que la voie fossile.

2. La fixation biologique de l’azote, étendre ce que le vivant sait faire
Les bactéries Rhizobium, ces alliées des légumineuses africaines, inspirent directement la recherche agronomique européenne. La piste : développer des inoculants bactériens ou des variétés génétiquement améliorées capables d’étendre cette fixation naturelle à d’autres cultures, blé, maïs, colza. Si ces travaux aboutissent, ils pourraient transformer radicalement les besoins en engrais de synthèse. En attendant, réintégrer des légumineuses dans les rotations est une solution immédiatement accessible pour tout agriculteur, en Loire-Atlantique comme ailleurs.

3. La récupération urinaire à grande échelle, l’économie circulaire de l’azote
C’est la piste la moins coûteuse, la plus décentralisée, et paradoxalement la moins avancée en France, alors qu’elle est déjà en pratique au Burkina Faso. Elle repose sur des toilettes à séparation à la source, qui collectent l’urine séparément des matières fécales. Après stockage, l’urine est épandue diluée comme engrais complet NPK. Des villes comme Amsterdam, Stockholm et Bruxelles expérimentent déjà des installations dans des espaces publics. À l’échelle de Nantes Métropole, cela représenterait plusieurs milliers de tonnes d’azote récupérables chaque année, sans importation, sans gaz naturel, sans Ormuz.

Les freins à la récupération urinaire sont réels : résidus médicamenteux (antibiotiques, hormones), logistique de collecte, et cadre réglementaire européen encore flou. Mais aucun n’est insurmontable, ils sont essentiellement politiques et organisationnels, pas techniques.

Montoir-de-Bretagne : l’avertissement Yara

La Loire-Atlantique a connu, sur son propre territoire, ce que le modèle des engrais azotés de synthèse peut produire quand personne ne surveille vraiment. L’usine Yara de Montoir-de-Bretagne, classée Seveso seuil haut depuis son autorisation en 1993, fabriquait des engrais solides à base de nitrate d’ammonium sur le port de Saint-Nazaire. Pendant deux décennies, sa tour de granulation a émis des poussières à un niveau deux fois supérieur aux seuils réglementaires autorisés. Le préfet de Loire-Atlantique a fixé des limites. Yara les a ignorées.

Trois mises en demeure, trois liquidations d’astreintes financières : 80 400 euros en 2022, 519 000 euros en 2023, 256 000 euros en 2024. Soit 855 400 euros confirmés par le Tribunal administratif de Nantes, pour « inertie persistante » et « refus de se conformer ». En août 2023, une fuite de 13 tonnes d’acide sulfurique est détectée dans une rétention d’eau de pluie. Les dix maires de l’agglomération de Saint-Nazaire dénoncent publiquement des sanctions prises avec une « nonchalance inadmissible » et un « mépris de la réglementation ».

Face à l’accumulation des obligations, Yara fait un choix radical : plutôt que de se mettre en conformité, le groupe norvégien arrête la production fin 2023. Non par conversion écologique, mais parce que le marché des engrais chimiques s’est retourné, la demande ayant chuté de 50 % lors de la dernière campagne agricole. 139 postes sur 171 sont supprimés.

Le site reste aujourd’hui classé Seveso seuil haut et peut encore accueillir jusqu’à 5 000 tonnes de nitrate d’ammonium. L’explosion de Beyrouth en 2020, c’était moins de 3 000 tonnes. Les associations de riverains, comme l’AEDZRP de Donges, restent mobilisées, pointant des annexes confidentielles à l’arrêté préfectoral et une pollution des eaux de la Loire qui se poursuit.

Ce que l’affaire Yara révèle : pendant des décennies, une industrie d’engrais azotés a pollué l’air que respiraient les habitants de Loire-Atlantique, ignoré les injonctions de l’État, et finalement arrêté sa production non par vertu, mais parce que le marché l’y a contrainte.

Ce sont les populations de Montoir, Donges et Saint-Nazaire qui ont payé le prix de cette dépendance industrielle. Elles ne devraient pas avoir à le payer une seconde fois.

Pour les générations présentes et futures : reprendre la main

La crise d’Ormuz, l’affaire Yara, les champs du Burkina Faso : ces trois réalités racontent la même histoire. Celle d’un modèle agricole qui a externalisé ses coûts, sur les détroits lointains, sur les riverains des usines, sur les sols appauvris par la monoculture chimique, et qui arrive aujourd’hui à ses limites géopolitiques, sanitaires et écologiques.

Les solutions existent. Certaines sont ancestrales et ne nécessitent ni technologie ni investissement massif : le zaï, les légumineuses, la récupération des urines. D’autres sont en cours de déploiement industriel : l’hydrogène vert, la fixation biologique étendue. Toutes convergent vers le même objectif : rompre la dépendance à la chaîne gaz-ammoniac-engrais qui nous relie aux tensions géopolitiques du Golfe Persique.

Protéger les populations actuelles et futures, celles qui respirent à côté des sites Seveso, celles qui mangeront demain, c’est investir maintenant dans ces filières. C’est reconnaître que l’autonomie alimentaire ne se décrète pas dans les communiqués de crise : elle se construit, sol par sol, territoire par territoire. La Loire-Atlantique, région agricole et portuaire, a toutes les raisons d’être à l’avant-garde de cette transition. Elle en a aussi, après Yara, toutes les raisons de vouloir l’être.

Sources : Tribunal administratif de Nantes, INRAE, Cirad, France Bleu Loire Océan, The Conversation (Michel Edmond Ghanem, avril 2026), ONU Info, Willagri, Africa Green Magazine.

Visuels : © James Baltz/ Red Zeppelin/ Wolfgang Hasselmann

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