Nantes

Béghin-Say, Batignolles, Bas-Chantenay : Nantes et l’art de réinventer ses friches

De la manufacture des tabacs à la carrière Miséry, des ateliers Batignolles aux chantiers de l'Île de Nantes, la ville a fait de la reconversion industrielle une marque de fabrique. Le classement de la raffinerie Béghin-Say aux monuments historiques en est le dernier exemple, et pas des moindres : c'est une friche qui n'en est pas une, toujours en activité.

La protection de la raffinerie Béghin-Say au titre des monuments historiques n’est pas un événement isolé. Elle s’inscrit dans une longue histoire nantaise avec ses friches industrielles, une ville qui a fait de la reconversion de son passé industriel une véritable signature urbaine.

La manufacture des tabacs en a été le laboratoire fondateur. Fermée en 1974 après cent dix ans d’activité et près de 1 700 salariés à son apogée, la « Manu » du boulevard Stalingrad a été réhabilitée dès 1983 sous la direction de l’architecte de ville Georges Évano. Logements sociaux, bibliothèque, crèche, auberge de jeunesse : Nantes inventait alors un modèle qui n’existait pas encore en France, celui d’une friche industrielle rendue à la vie de quartier plutôt que démolie ou muséifiée.

La carrière Miséry a suivi un chemin différent

Ce trou de granit de trois hectares en bord de Loire, exploité depuis le XVIe siècle, a d’abord accueilli des brasseries avant de tomber dans l’abandon. Transformée à partir de 2019 en Jardin extraordinaire, elle abrite désormais une cascade de vingt-cinq mètres, deux cents espèces végétales qui profitent du micro-climat créé par ses falaises orientées plein sud, et un site d’escalade en plein cœur de ville. Les travaux lancés en octobre 2024 achèvent de couvrir la totalité de la carrière, avec un bassin de baignade naturel et des voies de via ferrata prévus à terme.

Au nord-est, le quartier Haluchères-Batignolles raconte encore une autre histoire. Ses ateliers de construction de locomotives, inaugurés en 1920 et désormais classés monuments historiques depuis 2022, sont devenus le coeur d’un vaste projet de renouvellement urbain. À l’horizon 2030, le secteur devrait accueillir quelque cent mille mètres carrés de bureaux, soixante mille mètres carrés de logements et vingt-cinq mille mètres carrés de commerces, avec des entreprises comme Orange ou Cegid déjà installées. C’est la friche transformée en moteur économique.

L’Île de Nantes, elle, a choisi la voie culturelle et créative

Les Nefs des anciens chantiers Dubigeon, fermés en 1987, sont devenues le symbole de cette reconversion : halles industrielles conservées, réhabilitées pour accueillir des activités économiques et culturelles, avec les grues Titan qui surplombent la Loire comme rappel assumé du passé ouvrier.

La prochaine grande métamorphose se dessine au Bas-Chantenay. Le Cap 44, ancienne minoterie industrielle construite en 1895 selon le procédé révolutionnaire Hennebique, premier bâtiment industriel en béton armé au monde, va devenir la Cité des imaginaires. Pour cinquante millions d’euros, l’équipe d’architectes néerlandais Neutelings Riedijk et l’agence nantaise ARS Architectes vont y installer le grand musée Jules Verne, une médiathèque-ludothèque, un auditorium et un toit-terrasse panoramique sur la Loire. Les travaux débutent en 2026 pour une ouverture prévue en 2028, année du bicentenaire de la naissance de l’écrivain nantais.

Dans ce panorama, Béghin-Say occupe une place singulière. C’est la seule friche protégée qui n’en est pas vraiment une : le site reste en activité, Tereos France y conditionne toujours le sucre blanc et roux sous les marques Blonvilliers et La Perruche. La protection monuments historiques s’applique donc à un outil industriel vivant, ce qui la rend d’autant plus remarquable. Elle protège non seulement des bâtiments mais une mémoire en cours, celle du sucre de canne arrivé par bateau des îles et traité au bord de la Loire depuis presque un siècle.

Visuel © Neutelings Riedijk Architects

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