Châteaubriant

Châteaubriant sous l’œil de 75 caméras : quand la sécurité devient une foi

75 caméras pour 12 000 habitants : à Châteaubriant, la vidéoprotection est devenue un dogme municipal. Deux études nationales — l'une de la Cour des comptes, l'autre commandée par la Gendarmerie nationale elle-même — posent pourtant des conclusions qui dérangent.

Châteaubriant sous l’œil de 75 caméras : quand la sécurité devient une foi.

À Châteaubriant, petite ville de Loire-Atlantique de 12 000 habitants, la vidéoprotection est devenue une religion municipale. Depuis 2011, le parc de caméras n’a cessé de s’étendre, pour atteindre aujourd’hui 75 unités. Soit sept fois plus, proportionnellement, que la ville de Nantes. Mais à quel coût ? Et pour quelle efficacité réelle ? Deux études sérieuses invitent à poser la question.

Il y a quelque chose d’éloquent dans cette image : en décembre 2023, un donateur anonyme envoie un chèque de 100 000 euros à la mairie de Châteaubriant, avec une seule condition — que l’argent serve à renforcer la sécurité. La municipalité vote l’acceptation du don en conseil municipal, et une bonne partie de la somme est aussitôt affectée à l’installation de nouvelles caméras de vidéoprotection. Le maire LR Alain Hunault salue le geste et suggère publiquement que d’autres donateurs, dans d’autres villes de France, pourraient s’en inspirer. La sécurité comme appel aux dons : le tableau est saisissant. Séquence émotion.

Des caméras vidéo dans le centre-ville de Châteaubriant.
La caméra aux feux du Pont Saint-Jean a été montée par Jean-Michel A-peu-près. Seule la moitié de la largeur de la rue de Couëré est couvert. Le début du Boulevard Victor Hugo n’est pas pris dans le champ de vision. Cette caméra serait là pour surveiller le musée de l’ancienne chapelle de l’hôpital.

À cette date, Châteaubriant comptait déjà 60 caméras. Le don permet d’en installer onze supplémentaires, portant le total à 71.

Depuis, le réseau a continué de s’étendre. En juillet 2025, une nouvelle caméra est installée au carrefour de la rue du 11-Novembre, pour surveiller les feux rouges et les stationnements irréguliers. On en est désormais à 75.

Huit caméras en 2011. Soixante-quinze en 2025. La progression est spectaculaire pour une ville qui, comme le reconnaît lui-même l’élu d’opposition Patrick Baron, « n’est pas une ville où il y a des méfaits tous les jours ».

Une densité hors norme, et qui paye ?

Rapporté à la population, le dispositif castelbriantais est vertigineux. Nantes, métropole d’un demi-million d’habitants, ne déploie que 10 caméras pour 12 000 habitants. Châteaubriant en aligne 75 pour le même nombre de résidents — sept fois plus.

La ville dispose par ailleurs d’une police municipale étoffée pour sa taille : 10 agents et 4 auxiliaires, pour un budget annuel de 500 000 euros.

Le responsable de la police municipale, Stéphane Vaté, avance le chiffre de 148 utilisations annuelles du réseau de vidéoprotection. C’est l’argument central : les caméras servent, les forces de l’ordre les réquisitionnent. Ce que ce chiffre ne dit pas, c’est combien de ces 148 sollicitations ont effectivement permis d’élucider une affaire. La nuance est capitale.

Ce que disent vraiment les études

Car deux travaux rigoureux, conduits au niveau national, permettent désormais d’aller au-delà des impressions et des anecdotes. Leurs conclusions devraient, au minimum, inviter à la prudence.

Le premier est le rapport public thématique de la Cour des comptes consacré aux polices municipales, publié en octobre 2020. Dans les quinze pages qu’il consacre à la vidéoprotection, le rapport établit un constat sans détour : « Aucune corrélation globale n’a été relevée entre l’existence de dispositifs de vidéoprotection et le niveau de la délinquance commise sur la voie publique, ou encore les taux d’élucidation. » Ce n’est pas une opinion militante — c’est la conclusion des magistrats financiers de la rue Cambon, après examen d’un échantillon de communes équipées à travers la France.

La Cour pointe également, et c’est crucial pour le cas Castelbriantais, l’opacité financière généralisée qui entoure ces dispositifs : « Peu de communes sont en mesure de tracer le coût d’exploitation. » Certaines déclarent même un coût nul, y compris lorsqu’elles disposent d’un centre de supervision urbain actif. À Châteaubriant, le coût réel — installation, maintenance, renouvellement du matériel, heures de travail consacrées à la gestion des réquisitions — n’est pas communiqué publiquement. Les contribuables castelbriantais financent un dispositif dont ils ignorent le prix.

La Cour des comptes formule en conclusion une recommandation explicite : « Engager une évaluation de l’efficacité de la vidéoprotection de la voie publique, notamment dans l’élucidation des crimes et délits, avec le concours de chercheurs et d’experts. »

La réponse de la gendarmerie : des chiffres qui refroidissent

C’est précisément pour répondre à cette demande que la Gendarmerie nationale commande, en 2021, une étude inédite au Centre de recherche de l’École des officiers de la gendarmerie nationale (CREOGN). Conduite par le docteur Guillaume Gormand, de Grenoble-Alpes Métropole, en collaboration avec le groupement de gendarmerie de l’Isère, elle constitue à ce jour l’évaluation la plus complète jamais réalisée en France sur le sujet.

« la vidéoprotection publique ne bénéficie pas notablement au travail d’enquête judiciaire »

(p. 48 de l’étude à la demande de la Gendarmerie nationale)

Le protocole est rigoureux : 1 939 enquêtes judiciaires examinées sur quatre années (2017-2020), dans six communes de zone gendarmerie dont quatre équipées de caméras et deux servant de territoires témoins non équipés. Quatre types d’infractions sont étudiés : violences, cambriolages, vols liés aux véhicules, infractions à la législation sur les stupéfiants.

Les résultats sont sans appel

En moyenne, seulement 10,49 % des enquêtes cherchent à mobiliser la vidéoprotection. Ce chiffre n’est pas le signe d’une négligence des enquêteurs : il reflète une réalité de terrain bien documentée. L’exploitation des images est un travail laborieux — « minimum deux heures, et une demi-journée la plupart du temps », témoigne un gendarme interrogé dans l’étude. Les images ne se conservent que 15 jours au plus. Et le rapport investissement/bénéfice est souvent jugé trop défavorable pour justifier l’effort.

Plus révélateur encore : lorsque les enquêteurs consultent effectivement les enregistrements, ceux-ci fournissent des indices dans seulement 3,66 % des affaires, et des preuves dans 1,13 % des cas. Ces chiffres sont remarquablement stables d’une commune à l’autre, qu’elle dispose d’un réseau dense et moderne ou d’équipements vétustes.

La conclusion globale est que la vidéoprotection a contribué à l’élucidation d’environ une enquête sur vingt parmi celles qui ont été résolues — soit 1,14 % du total des affaires étudiées. Et surtout, son apport reste trop ponctuel pour influer sur le taux général de résolution des brigades. L’étude conclut sans ambiguïté : « La vidéoprotection publique ne bénéficie pas notablement au travail d’enquête judiciaire. »

L’argument de l’exception qui confirme la règle

Face à ces données, les défenseurs de la vidéoprotection brandissent volontiers des cas concrets. La mairie de Châteaubriant en publie régulièrement sur son site : un individu armé qui tire sur des occupants d’un logement rue du Pélican, identifié grâce aux caméras ; d’autres faits élucidés par le même biais. Ces exemples sont réels, et personne ne le nie.

Mais c’est précisément ce que les études montrent : la vidéoprotection peut aider, ponctuellement, dans des circonstances favorables. Ce qu’elle ne fait pas, et c’est le point crucial, c’est améliorer de manière mesurable les taux globaux d’élucidation ou réduire le niveau de délinquance à l’échelle d’un territoire. Les cas spectaculaires existent — et font l’objet de communiqués de presse. Les centaines d’affaires dans lesquelles les caméras n’ont rien apporté, elles, restent silencieuses.

L’étude de la gendarmerie note par ailleurs un paradoxe instructif : les cambriolages, infraction systématiquement citée pour justifier l’installation de caméras dans les petites communes, sont précisément ceux pour lesquels la vidéoprotection de voie publique s’avère la moins utile — avec seulement 2,43 % d’affaires trouvant des indices dans les images. La raison est simple : les cambriolages se déroulent dans des espaces privés et clos, que les caméras de rue ne filmaient pas.

Raison garder

Rien dans ce qui précède ne signifie que la vidéoprotection est inutile dans tous les cas. L’étude de la gendarmerie identifie des conditions dans lesquelles son rendement est meilleur : réseaux denses couvrant des secteurs stratégiquement choisis avec les forces de l’ordre, technologie récente, et surtout partenariat étroit entre la commune et la brigade locale. Elle signale aussi que certaines infractions à faible taux de résolution — comme les cambriolages précisément — peuvent bénéficier de son apport de manière plus significative lorsque les conditions sont réunies.

Mais ces nuances ne suffisent pas à justifier une politique d’équipement débridée, conduite sans évaluation, sans comptabilité transparente, et nourrie par des dons anonymes que l’institution municipale transforme en argument de communication.

À Châteaubriant, personne ne sait combien coûte réellement le réseau de 75 caméras — à l’installation, à la maintenance, au renouvellement. Personne ne publie de bilan annuel croisant le nombre de réquisitions judiciaires et le nombre d’affaires effectivement élucidées grâce à elles. Le chiffre de 148 utilisations par an est avancé comme preuve d’utilité, sans que l’on sache ce que ces utilisations ont produit concrètement.

La Cour des comptes l’a dit clairement : « L’ampleur des sommes engagées depuis plus de dix ans impose une appréciation objective de l’efficacité de la vidéoprotection. Le fait que le sujet soit sensible justifie d’autant plus un traitement scientifique transparent fondé sur des données statistiques partagées. »

Châteaubriant n’est pas un cas isolé

Des milliers de communes françaises ont investi dans des réseaux de caméras sur la foi de l’évidence — la sécurité, ça se voit, ça se compte, ça se photographie lors des inaugurations. La question de savoir si cet argent public aurait pu être mieux employé — en présence humaine sur la voie publique, en éclairage, en prévention sociale — ne se pose généralement pas. Elle mériterait pourtant d’être posée à Châteaubriant, comme ailleurs.

Soixante-quinze caméras pour 12 000 habitants. C’est peut-être rassurant. Est-ce efficace ? Les études, elles, répondent que nul ne le sait vraiment.

Actu44 contrairement à la ville de Châteaubriant ou à d’autres supports, cite toujours ses sources : Cour des comptes, « Les polices municipales », rapport public thématique, octobre 2020 ; Guillaume Gormand, « Évaluation de la contribution de la vidéoprotection de voie publique à l’élucidation des enquêtes judiciaires », CREOGN / Grenoble-Alpes Métropole, septembre 2021 ; site de la mairie de Châteaubriant ; France 3 Pays de la Loire, décembre 2023.

Visuel de Une : à l’angle de la rue Aristide Briand et de la Grande Rue, dans le centre-ville triste et sale de Châteaubriant, une caméra de vidéo protection. Lors de sa mise en place, Alain Hunault jurait que l’on pouvait verbaliser les automobilistes contrevenant à la place destinée aux conducteurs à mobilité réduite. Il n’en n’est rien. Lorsqu’une personne se fait verbaliser, coup de fil au maire et menace de ne pas voter pour lui, retrait de la prune illico. © Alain Moreau.