
Le message est répété à chaque occasion. Le 17 septembre dernier encore, devant les directeurs des établissements scolaires reçus en mairie pour la rentrée, le maire de Châteaubriant et président de la communauté de communes Châteaubriant-Derval (CCCD) a souligné la dynamique économique locale.
Selon les chiffres de l’Insee de 2023, rapporte la publication de la Ville, le territoire gagnerait des emplois et la ville-centre approcherait le seuil des 10 000 postes. À l’échelle de la CCCD, on avance le chiffre de 16 938 emplois. Et l’arrivée d’Amazon à Derval, annoncée le 1er juin dernier, viendrait encore renforcer cette attractivité.
Un chiffre de 2023 présenté comme l’actualité
Ces chiffres ne sont pas faux. Ils sont simplement anciens. Le recensement dit « de 2023 » repose sur des enquêtes menées entre 2021 et 2025. Il décrit donc une situation antérieure à l’annonce d’Amazon et ne dit rien de l’année écoulée.
Sur cette période, reconnaissons-le, la situation des Castelbriantais s’est améliorée. Selon le dossier complet de l’INSEE consacré à la commune, la part de chômeurs parmi les 15 à 64 ans est passée de 12,4 % en 2017 à 9,6 % en 2023, et la part d’actifs ayant un emploi de 58,2 % à 62,1 %.
La ville a aussi légèrement regagné des habitants, avec 12 260 résidents en 2023 contre 11 905 en 2012, sans retrouver pour autant son niveau de 1982, où elle comptait 14 023 habitants.
Mais une dynamique passée n’est pas une garantie pour l’avenir. Et les données les plus récentes vont dans l’autre sens.
Le chômage progresse plus vite que dans le département
Selon l’Observatoire régional de l’emploi des Pays de la Loire, le bassin de Châteaubriant comptait 1 979 demandeurs d’emploi en catégorie A en juin 2026, soit une hausse de 6,3 % en un an. Dans l’ensemble du département de la Loire-Atlantique, la hausse est de 5,2 %.

Le détail est plus préoccupant encore. Les demandeurs d’emploi inscrits depuis un an ou plus augmentent de 26,7 % dans le bassin, contre 19 % dans le département. Les bénéficiaires du RSA inscrits progressent de 19,9 %, contre 7,8 % en Loire-Atlantique. Le nombre d’ouvriers non qualifiés à la recherche d’un emploi augmente de 10,7 % dans le bassin, quand il recule de 2,4 % dans le département. Celui des employés non qualifiés progresse de 12,1 %, contre 0,3 %.
Ces hausses doivent être lues avec prudence
Depuis le 1er janvier 2025, la loi pour le plein emploi inscrit automatiquement à France Travail les bénéficiaires du RSA et les jeunes suivis par les missions locales, ce qui gonfle mécaniquement les chiffres partout en France. Mais la réforme s’applique de la même manière dans tout le département de la Loire-Atlantique. C’est donc l’écart entre le bassin castelbriantais et le reste du département qui compte, et il est net. Sur trois ans, le bassin avait mieux résisté que la moyenne départementale. C’est la dernière année qui décroche.
Une dynamique concentrée sur quelques gros employeurs
L’enquête Besoins en main-d’œuvre 2026 de France Travail, publiée en avril, nuance elle aussi le discours officiel. Les projets de recrutement progressent dans le bassin de Châteaubriant, avec 1 564 projets déclarés pour l’année. Mais la part des établissements qui envisagent de recruter recule, à 21,4 %, nettement en dessous de la moyenne du département de la Loire-Atlantique, qui s’établit à 27,8 %.
Autrement dit, les embauches se concentrent sur un nombre plus restreint d’employeurs. Tous les établissements de plus de 200 salariés prévoient de recruter, tandis que les structures de moins de 20 salariés recrutent très peu. France Travail précise d’ailleurs que son enquête mesure des intentions d’embauche déclarées par les employeurs fin 2025, et non des recrutements effectifs.
Amazon, 1 000 emplois dans un bassin déjà en tension
Amazon annonce 1 000 emplois directs à Derval, répartis sur 60 métiers. C’est l’équivalent d’environ 64 % de l’ensemble des projets de recrutement déclarés en un an dans tout le bassin de Châteaubriant. Un tel volume ne s’absorbe pas sans conséquence pour les autres employeurs.
Or le bassin manque déjà de main-d’œuvre. Selon la même enquête, 50,9 % des recrutements y sont jugés difficiles. Dans l’agroalimentaire, premier recruteur local, la proportion atteint 73,3 %, contre environ 50 % dans le département de la Loire-Atlantique.
Les ouvriers qualifiés des industries agroalimentaires, premier métier recherché avec 151 projets, affichent un taux de tension de 100 %. Les ouvriers peu qualifiés du même secteur, avec 122 projets, sont à 90,1 %.
Côté demandeurs d’emploi, le métier de préparateur de commandes n’est recherché que par 42 inscrits du bassin. Même en ajoutant les agents de conditionnement et les agents de production en industrie alimentaire, on reste très loin des 1 000 postes annoncés.
Les ouvriers peu qualifiés du même secteur, avec 122 projets, sont à 90,1 %
Amazon devra donc recruter bien au-delà du territoire, ou puiser dans les effectifs des employeurs locaux qui peinent déjà à recruter, notamment sur la ZAC des Estuaires.
Recruter loin, c’est aussi faire venir chaque jour des salariés depuis d’autres bassins d’emploi, sans réseau de transport en commun adapté aux horaires décalés d’un entrepôt logistique.
Le salaire de base se situe au niveau du SMIC, et il faut compter sur les primes, le travail posté et certains week-ends pour approcher les 2 000 euros brut. Sur une telle rémunération, le carburant, l’entretien du véhicule et le temps passé sur la route pèsent lourd et rognent d’autant le salaire réel.
Et contrairement à bien des emplois de bureau, préparer des commandes ou tenir un poste de magasinier ne se fait pas depuis son salon : le télétravail n’est pas une option, la présence physique sur le site est quotidienne et non négociable.
Les 2,5 emplois indirects, un chiffre sans source
Pour appuyer la promesse de retombées, Romain Priou, directeur du développement de la CCCD, a avancé qu’un emploi direct générerait 2,5 emplois indirects. Ce multiplicateur n’est accompagné d’aucune source. D’autres travaux concluent à l’effet inverse, comme le rapport remis en 2019 par Mounir Mahjoubi, qui évoquait des destructions d’emplois dans le commerce de proximité. Ces estimations sont elles aussi discutées. Mais un ratio sans origine ne peut pas servir à promettre des milliers d’emplois.
L’Insee, un argument d’autorité invérifiable
« D’après l’Insee. » La formule revient comme un gage de sérieux : l’institut national de la statistique fait autorité, et personne ne songe à contester ses chiffres. Encore faut-il pouvoir les retrouver. Or la communication municipale ne renvoie jamais vers la page précise où figurent les données citées.
Ce détail n’en est pas un. L’Insee ne publie pas « un chiffre de l’emploi » : il en publie des dizaines. Le nombre d’emplois situés dans une commune n’est pas le nombre d’habitants qui ont un emploi. Les chiffres de la ville de Châteaubriant ne sont pas ceux de la CCCD, qui ne sont pas davantage ceux du bassin d’emploi ou du département de la Loire-Atlantique. Sans lien vers le tableau d’origine, le lecteur ne peut savoir ni quel indicateur a été retenu, ni sur quel territoire, ni sur quelle période.
C’est pourtant simple
L’Insee met en ligne, pour chaque commune et chaque intercommunalité, un dossier complet accessible par une adresse unique. Un clic suffit sur ce lien pour y consulter l’évolution de l’emploi, de la population ou du chômage déclaré au recensement.
Citer l’Insee sans donner ce lien, c’est emprunter son autorité sans offrir au lecteur les moyens de la vérifier. C’est aussi préférer une photographie de 2023 à celle, plus récente et moins flatteuse, de juin 2026.
Ce que le discours ne dit pas
Reste tout ce que cette communication passe sous silence : l’annonce du projet Amazon sans concertation préalable des habitants de Derval ni des élus locaux, l’opposition portée par l’ADED, les conditions de travail dans les entrepôts, l’artificialisation d’une parcelle de plus de 14 hectares. « Ce qui m’intéresse, c’est qu’il y ait de l’emploi », répète Alain Hunault. Les chiffres les plus récents invitent au moins à se demander lequel, et pour qui.
Chiffres de l’observatoire de l’emploi juin 2026.
Visuel de Une : © Jeriden Villegas




