Châteaubriant

Galerie 29, Châteaubriant, Tenir debout, Anne Lebréquer, sculptrice de l’équilibre précaire

L'artiste nantaise Anne Lebréquer expose jusqu'au 22 août à la Galerie 29 de Châteaubriant. Sculptures, installations et matières brutes composent un univers où le cheval devient figure politique et poétique.

Ses œuvres ont quelque chose qui résiste à la chute sans jamais tout à fait s’y soustraire. A la Galerie 29, dans le cœur de ville de Châteaubriant, Anne Lebréquer nous donne à voir des armatures de fer dressées, des fragments de corps équins suspendus dans du vide, des cordes tendues entre deux points de rupture. Son œuvre est un théâtre de la verticalité menacée, une méditation physique et philosophique sur ce que signifie tenir debout, et sur ce qui advient quand on ne le peut plus.

Anne Lebréquer vit désormais à Nantes

Née en 1984 à Cherbourg, dans le Nord-Cotentin, Anne Lebréquer vit et travaille aujourd’hui à Nantes. Tisserande dans un atelier de création textile en Mayenne autant qu’artiste plasticienne, elle mène une pratique double qui n’est pas contradictoire : le textile et la sculpture partagent la même attention au fil, à la tension, au nœud. Son parcours n’est pas celui d’une artiste qui aurait toujours su. Elle arrive à la création plastique après un master en métiers des arts et de la culture à l’université de Montpellier, puis une licence en arts plastiques spécialité expérimentations textiles à l’université catholique de l’Ouest à Angers. C’est à l’École Supérieure d’Art et de Design TALM-Angers qu’elle obtient en 2023 son DNSEP, le diplôme national supérieur d’expression plastique de grade master, avec les félicitations du jury. La mention est rare et méritée.

Châteaubriant, Anne Lebréquer, ses chevaux de fer et de cuir
Anne Lebréquer expose à la Galerie 29 à Châteaubriant.

Ce que la TALM-Angers a reconnu en elle, c’est la cohérence d’une démarche. Elle compose des sculptures et des installations nées d’instincts, de perceptions, de vécus intimes, pour en interroger la portée universelle, politique ou sociale. Elle pratique un art de l’assemblage dans lequel le choix des matériaux n’est jamais neutre. Chaque élément porte une histoire, une mémoire, un usage antérieur qui vient enrichir et parfois contrarier le sens de l’œuvre finale.

Le cheval comme figure centrale

Au cœur du travail d’Anne Lebréquer, il y a le cheval. Non pas l’animal pittoresque ou romantique, mais la bête de somme, l’animal de travail, de guerre et de trait, dont le corps a traversé l’histoire humaine comme instrument et comme victime. Dans ses installations, le cheval n’est jamais entier. Il apparaît en fragments, en silhouettes partielles, en membres suspendus à des armatures métalliques, en empreintes laissées dans des matières qui gardent la forme après la disparition du corps.

Cette figure obsessionnelle a des racines biographiques. Anne Lebréquer a grandi dans un territoire normand où l’élevage équin structure encore les paysages et les mémoires. Un pays de bocage serré, de prairies permanentes. Dans ce paysage fermé, le cheval est partout. Pas le cheval de course ou de concours, mais celui du quotidien agricole, dont la silhouette se découpe au seuil d’un pré entre deux murets, construits d’opus incertum. Elle a manié des cordes, des longes, des harnachements. Elle connaît le poids d’un animal, la résistance d’un cuir, la tension d’une bride. Ces gestes du corps, appris avant même la pratique artistique, ont fini par se glisser dans ses œuvres comme autant de réminiscences matérielles.

Mais si le cheval est au centre, c’est aussi parce qu’il est une figure politique. Il se fait la voix d’autres espèces, transcrivant le malaise contemporain de l’homme par rapport à sa relation, passée et présente, aux autres animaux et à la planète. Animal qui a porté les conquêtes, tiré les canons, labouré les champs réquisitionnés, transporté les blessés, il est le corps non humain sur lequel l’histoire humaine s’est appuyée sans jamais lui en rendre compte. Dans ses installations, Anne Lebréquer lui rend une forme de présence dignifiée, spectrale et tenace, qui refuse l’oubli.

Châteaubriant : le cheval à peau nue

C’est dans ce territoire de Loire-Atlantique qu’Anne Lebréquer présente aujourd’hui l’exposition Cheval devant, et à peau nue, à la Galerie 29, dans le cadre de la sixième saison des Parcours d’Art portée par la Communauté de Communes Châteaubriant-Derval.

L’exposition est à découvrir jusqu’au 22 août.

En travaillant à partir d’objets familiers liés au cheval, notamment des selles d’équitation qu’elle démonte, transforme et réutilise, elle interroge au travers de ses installations et ses sculptures les questions de poids, d’équilibre et de gravité. Les œuvres présentées apparaissent à la fois fragiles, poétiques et puissantes, portées par la locution qui structure toute sa pratique depuis ses débuts : tenir debout.

Cette présence à Châteaubriant n’est pas que muséale. Anne Lebréquer rencontre aussi les habitants du territoire dans le cadre d’actions d’Éducation Artistique et Culturelle, notamment avec les résidents de la Maison de retraite de Béré et de l’établissement médico-social Ehrétia de Châteaubriant et de Saint-Aubin-des-Châteaux. Une action soutenue par l’État-DRAC des Pays de la Loire et le Département de Loire-Atlantique dans le cadre du Projet Culturel de Territoire Châteaubriant-Derval.

Plusieurs rendez-vous sont également programmés autour de l’exposition : rencontre avec l’artiste autour d’un café le 13 juin à 10 h, atelier tout public le même jour de 10 h 30 à 12 h 30, visite éclair avec une médiatrice le 17 juin à 12 h 30, visite-atelier pour les trois à cinq ans le 8 juillet à 16 h, et atelier jeune public axé sur le fil comme structure le 15 juillet à 16 h.

Saint-Nazaire, une résidence

Quelques mois plus tôt, en 2025, Anne Lebréquer présentait sa première exposition solo dans un centre d’art : Entendez-vous leur cataclop se désunir ?, produite par le Grand Café, centre d’art contemporain de Saint-Nazaire, et exposée dans l’espace MEAN, au cœur du quartier Méan-Penhoët. L’exposition était l’aboutissement d’une résidence de cinq mois sur le territoire nazairien, pendant laquelle l’artiste avait plongé dans les archives de la ville.

C’est une carte postale qui est à l’origine de tout

Une image de cheval débarqué dans le port de Saint-Nazaire, tirée des archives municipales, lui révèle une pratique aujourd’hui oubliée : le port, en pleine activité pendant la Première Guerre mondiale, recevait des milliers de chevaux américains et canadiens destinés aux fronts européens. Ces animaux traversaient l’Atlantique dans des conditions épuisantes pour être livrés directement à l’effort de guerre. Saint-Nazaire était leur premier point de contact avec un continent qui allait les consumer.

De cette découverte naissent deux sculptures monumentales en acier, cuir, béton de ciment et plâtre, qui dialoguent dans l’espace de MEAN avec la mémoire industrielle et portuaire du quartier. L’artiste y convoque Eisenstein, dont la séquence d’Octobre avec le cheval blanc englouti par un pont-levant hante la dramaturgie des œuvres, leurs lignes diagonales, leur tension entre chute et suspension. Pendant sa résidence, elle avait travaillé dans la sellerie de Gabriel Boudot à Saint-Nazaire, sellier artisan qui l’avait accueillie un mois dans son atelier. Le cuir qu’elle utilise n’est pas décoratif : il est fonctionnel, réel, porteur de l’usage et du temps.

Tenir debout : une poétique de l’armature

Dans ses installations, les armatures de fer sont toujours apparentes, jamais cachées. Elles exposent le principe même du soutien, interrogeant ce qui maintient les choses en équilibre et ce qui se passe quand le soutien vient à manquer. Cette transparence de la structure est aussi une déclaration sur la fragilité. Les fragments de corps équins qu’elle suspend à ces armatures sont à la fois lourds et légers, présents et absents. Ils ne forment jamais un corps complet. Ce sont des vestiges, des reliques anatomiques, qui suggèrent un tout sans jamais le reconstituer.

Elle opère en creux, donnant chair à des fragments en travaillant le vide autant que la matière. Ses œuvres sont pleines de ce qui n’est pas là, habitées par des absences qui ont la densité de présences.

Une diversité de matériaux comme langage

Ce qui frappe dans l’inventaire des matériaux qu’Anne Lebréquer utilise, c’est leur hétérogénéité revendiquée. Chanvre, métal, bois, plâtre, résine, cuir, ciment, béton, corde, tissage, forge, soudure : chaque matériau vient avec son histoire, ses propriétés physiques, ses associations culturelles. Elle les choisit moins pour leur apparence que pour ce qu’ils portent comme récit.

Le chanvre n’est pas seulement une fibre végétale. C’est un matériau qui a servi à fabriquer des cordes de marine, des longes pour les animaux, des liens. Dans ses installations, les cordes enserrent, retiennent, attachent, mais elles peuvent aussi lâcher. Le métal soutient mais il rouille. Le plâtre conserve mais il se fissure. Chaque matière est choisie pour sa capacité à dire à la fois la résistance et la vulnérabilité.

Elle intègre également des objets de récupération, des pièces de harnachement équin trouvées chez des selliers, des ferronniers, des brocanteurs. Ces objets ont servi. Ils portent les traces d’un usage réel sur un corps animal réel. En les intégrant dans ses œuvres, elle leur permet de continuer à signifier ce qu’ils ont été, tout en les faisant entrer dans un régime de sens nouveau.

La littérature comme source et comme matériau

Ses titres d’œuvres sont parmi les plus éloquents du champ sculptural français contemporain. Entendez-vous leur cataclop se désunir ?, Alors les chevaux se mirent à gémir tous ensemble, C’est (pas) la mort du petit cheval, Dans des blessures, des boues, des grands fracas, Dans des tranchées, dans des fossés, à l’envers du silence. Ces formules ont la musique et la densité de vers. Elles viennent de la littérature, de la poésie, de récits historiques, et fonctionnent comme des partitions pour l’œil et le corps du visiteur. Elles indiquent une direction de lecture, une tonalité émotionnelle, un registre d’écoute.

Une artiste dans son époque

Lauréate du dispositif Matière Vive du Pôle Arts Visuels Pays de la Loire pour 2024-2026, résidente à Saint-Nazaire, désormais présente à Châteaubriant dans le cadre des Parcours d’Art, Anne Lebréquer construit son parcours avec une cohérence qui force le respect. Rien dans sa démarche ne trahit la précipitation. Son travail appartient à une génération d’artistes français qui réinvestissent la sculpture à travers des questions écologiques, mémorielles et politiques, sans jamais sacrifier la dimension formelle et sensorielle de l’œuvre.

Ce qui rend son travail singulier, c’est l’intimité du geste dans la monumentalité du propos. Ses installations peuvent être grandes, impressionnantes dans leur déploiement spatial. Mais elles naissent toujours d’une expérience concrète : un objet tenu en main, une archive feuilletée, un atelier fréquenté, une conversation avec un sellier ou un résident de maison de retraite. La pensée descend dans les bras avant de remonter dans les yeux.

Tenir debout, donc. Mais sans prétendre que c’est simple.

« Cheval devant” et à peau nue d’Anne Lebréquer

Samedi 30 mai au 22 août 2026.
Galerie 29, rue de Couëré
44110 Châteaubriant

Visuels : Maëlle Bréteau/Perrine lancien.

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