Le site du Voyage à Nantes est beau. Vraiment beau. Des photos léchées, des typographies soignées, une identité visuelle cohérente et coûteuse. On sent le budget, on sent l’agence, on sent la réunion de direction où quelqu’un a dit « expérience utilisateur premium ».
Sauf que cette expérience premium, elle n’est pas pour tout le monde
La SPL Le Voyage à Nantes, société publique locale financée par Nantes Métropole, donc par les impôts des habitants de l’agglomération, a publié en février 2025 sa déclaration d’accessibilité numérique.
Le document est sobre, technique, et accablant: le site www.levoyageanantes.fr est déclaré non conforme au référentiel général d’amélioration de l’accessibilité, le RGAA, avec seulement 43 % des critères respectés. L’audit a été réalisé en interne.
Un outil tiers indépendant, le Free Accessibility Checker de Skynet Technologies, confirme et aggrave le constat: score de conformité automatisé à 0,00 %. Non conforme sous WCAG 2.0, 2.1 et 2.2. Neuf échecs détectés sur la seule page d’accueil. Aucun système d’accessibilité détecté sur le site.
Mais d’abord, de quoi parle-t-on ?
Les WCAG sont les lignes directrices internationales pour l’accessibilité du web, publiées par le W3C. Elles reposent sur quatre principes: un site doit être perceptible, utilisable, compréhensible, robuste. Traduites en droit français par le RGAA, elles sont obligatoires pour tous les acteurs publics depuis 2005, renforcées en 2016, puis par l’European Accessibility Act entré en vigueur en juin 2025.
Concrètement, le menu du site ne peut pas être utilisé au clavier: une personne malvoyante, en situation de handicap moteur, ou utilisant un lecteur d’écran, ne peut tout simplement pas naviguer. Les vidéos ne disposent d’aucune alternative textuelle, inaccessibles aux personnes sourdes ou malentendantes.
Les formulaires ne signalent pas les erreurs de saisie. Les contrastes de couleurs sont insuffisants sur certaines zones, rendant des pans entiers de l’interface illisibles pour une personne malvoyante ou daltonienne. Les diaporamas, omniprésents sur le site, sont inaccessibles aux technologies d’assistance, et les documents PDF téléchargeables ne sont pas tous accessibles non plus.
Le code source ne ment pas
Au-delà des déclarations et des pourcentages, l’examen technique du site révèle une réalité plus préoccupante encore. Les liens qui permettent d’accéder aux activités proposées par la structure contiennent dans leur code l’attribut aria-hidden=« true ». La Balade Gourmande, la Balade sucrée salée, le Cimetière Miséricorde: autant d’activités proposées aux visiteurs de Nantes, invisibles pour les utilisateurs de technologies d’assistance.

Ces liens ont été délibérément rendus invisibles aux technologies d’assistance. Un utilisateur naviguant avec un lecteur d’écran, aveugle ou en situation de handicap moteur, ne voit tout simplement pas ces contenus. Ils n’existent pas pour lui.
Ce n’est pas un oubli, c’est un choix de développement
Plutôt que de corriger le problème à la source en ajoutant des descriptions textuelles aux liens, le développeur a choisi de masquer ces éléments aux personnes handicapées. La rustine technique a pris le pas sur l’accessibilité réelle.
Il s’agit d’une violation du niveau A des WCAG, le niveau le plus fondamental, celui en deçà duquel un site est considéré comme inaccessible dans sa structure même. Pas le niveau d’excellence AAA. Pas le niveau intermédiaire AA. Le niveau A, le plancher légal.
Ce n’est pas une question technique abstraite
C’est une question de qui a le droit d’accéder à un service public financé par l’argent de tous.
Le paradoxe est d’autant plus saisissant que Nantes figure plusieurs fois en tête du baromètre national de l’accessibilité établi par APF France Handicap. La municipalité, comme la Métropole, affiche pourtant sur son site institutionnel l’ambition d’une ville accessible et juste. Le programme municipal porté lors des dernières élections allait jusqu’à promettre que 100 % des logements neufs seraient accessibles aux personnes en situation de handicap.
L’engagement existe donc sur le papier, et dans le discours institutionnel
Mais quand la collectivité finance par délégation de service public un site vitrine destiné à incarner cette même ville aux yeux du monde, c’est 0 % de conformité automatisée qui s’affiche. Une SPL pilotée et financée par Nantes Métropole elle-même, celle qui porte officiellement cette ambition d’accessibilité.
Et pourtant, la SPL qu’elle finance affiche 0,00 % de score d’accessibilité automatisé sur son site vitrine, celui que consultent les habitants, les touristes, les personnes handicapées qui cherchent à préparer leur visite, à réserver, à s’informer. Leur propre code source exclut par construction ces utilisateurs des contenus de navigation. Ce sont les impôts des Nantais qui financent leur exclusion numérique.
La déclaration d’accessibilité annonce un plan d’action 2025-2027 pour passer de non conforme à partiellement conforme. Autrement dit, dans le meilleur des cas, dans deux ans, le site sera partiellement accessible. Pour une obligation légale vieille de vingt ans.
Cette esthétique n’est pas propre au Voyage à Nantes
Elle est devenue la signature visuelle d’une génération entière de sites institutionnels et culturels, celle d’un minimalisme léché, pensé pour impressionner au scroll plutôt que pour fonctionner pour tous. Beaucoup de blanc, des photos parfaites, une typographie soignée jusqu’à l’obsession, et en dessous, du vide technique.
Cette esthétique-là ne tombe pas du ciel. Elle est conçue par une scène professionnelle qui valorise l’image avant l’usage, le rendu avant la fonction, l’élégance visible avant l’accessibilité invisible. Le site n’a rien d’original dans sa forme, il coche tous les codes dominants du moment chez les agences qui se disputent les budgets de communication publique. Et c’est exactement ce qui doit interroger: une industrie entière du design qui a fait de l’apparence une fin en soi, quitte à exclure une partie du public qu’elle est censée servir.
Un site fait pour attirer le chaland qui ralentit et exclut le chaland
La mission de la SPL Le Voyage à Nantes est explicite: promouvoir le tourisme, attirer des visiteurs, générer des retombées économiques pour la métropole. Or PageSpeed Insights attribue au site un score de 22 sur 100 mobile. Un échec dans la catégorie la plus sévère, celle des sites qui pénalisent activement l’expérience utilisateur. Le Largest Contentful Paint, qui mesure le temps nécessaire pour afficher le contenu principal, atteint 17,9 secondes sur mobile. Le Total Blocking Time dépasse 1390 millisecondes. Le Cumulative Layout Shift s’établit à 0,41, soit quatre fois au-dessus du seuil acceptable.
Les touristes consultent les sites sur mobile, en déplacement, souvent sur une connexion 4G moyenne. Une page qui met près de 18 secondes à afficher son contenu principal sur téléphone perd la grande majorité de ses visiteurs avant même qu’ils n’aient vu une seule photo de Nantes.
Le site n’est pourtant pas hébergé au rabais
L’infrastructure technique repose sur un prestataire installé dans le quartier des Olivettes à Nantes, un quartier identifié par la recherche urbaine comme l’un des pôles créatifs historiques de la ville. Ce prestataire est spécialisé dans l’hébergement et l’infogérance d’applications web critiques, avec des références institutionnelles de premier plan.
La lenteur constatée n’est donc pas un problème de serveur sous-dimensionné, c’est un problème de conception du site lui-même.
L’absence d’optimisation voulue
Le poids des pages, le recours à des scripts JavaScript vieux de plusieurs années chargés de manière bloquante, l’absence d’optimisation du chargement des ressources, tout cela relève de choix de développement, pas de moyens techniques insuffisants.
Le site du Voyage à Nantes est pensé pour quelqu’un qui a le temps, la connexion, la vue et les bons outils. Ce profil existe. Mais il n’est pas le seul à payer les impôts qui financent la structure, et il n’est pas le seul à avoir envie de visiter Nantes.
La question n’est pas de savoir si le site est joli. Il l’est. La question est de savoir pour qui il a été conçu, et qui en est exclu.
La bonne volonté s’arrête à la porte du code
Le Voyage à Nantes a souscrit à la solution Acceo, un service d’accessibilité téléphonique pour les personnes sourdes ou malentendantes. Le bouton est visible sur le site, dans le pied de page. La démarche est réelle.
Mais ce même pied de page, sur le site satellite Les Tables de Nantes, édité par la même SPL, affiche ses informations de contact en texte noir sur fond rouge vif, une combinaison de couleurs dont le ratio de contraste est insuffisant selon les normes WCAG. Les coordonnées pratiques, l’adresse, le numéro de téléphone, sont illisibles pour une personne malvoyante ou daltonienne.
Un numéro surtaxé
Et ce numéro de téléphone justement: le 0892 464 044, surtaxé à 0,35 euro la minute plus le prix de l’appel. Un numéro surtaxé comme point de contact principal d’un service public financé par les contribuables. Le service Acceo pour les personnes sourdes est gratuit. Joindre le Voyage à Nantes par téléphone ordinaire ne l’est pas. L’accessibilité pour certains. Pas pour tous.
Précision : cet article porte exclusivement sur l’accessibilité numérique du site web levoyageanantes.fr, et non sur l’accessibilité physique des établissements gérés par la SPL. Le Château des ducs de Bretagne et l’accueil du Voyage à Nantes sont des établissements recevant du public (ERP), soumis depuis la loi du 11 février 2005 à une obligation légale d’accessibilité physique, sensorielle et cognitive, au même titre que l’obligation d’accessibilité numérique prévue par l’article 47 de cette même loi. Le label Tourisme et Handicap qu’ils affichent relève donc de cette obligation, et non d’une démarche volontaire distincte.




