
À Mixt, l’accessibilité se voit. Sur la page dédiée du site, la structure culturelle nantaise affiche sans détour ses sept places de parking réservées, ses cheminements plats, sa bande de guidage jusqu’aux portes, ses spectacles en langue des signes et en audiodescription, sa médiatrice nommée avec son adresse mail et son téléphone direct. Rien à redire là-dessus, c’est du concret, du vérifiable, et ça correspond à un vrai effort d’accueil.
L’accessibilité qu’on montre, et celle qu’on ne regarde jamais
En décembre dernier, à l’ouverture du lieu, nous décrivions Mixt comme un théâtre archipel pensé sur le modèle du village africain, où l’architecte Matthieu Poitevin revendiquait un palais du peuple accessible à tous, tout le temps. Une hospitalité pensée jusque dans les préaux et les cheminements du jardin, sans façade imposante ni grand geste, pour que personne ne se sente arrêté à la porte.
Cette promesse d’accessibilité totale s’arrête net au moment où l’on quitte le jardin pour ouvrir un navigateur. Il n’y a ni bande de guidage ni cheminement plat dans un site web, seulement des titres qui doivent porter leur nom pour de vrai, des couleurs qui doivent rester lisibles, un clavier qui doit pouvoir tout atteindre sans souris, pour qui ne peut pas s’en servir. Sur ce terrain-là, le palais du peuple redevient un lieu comme un autre, avec ses portes qui se referment sans bruit sur celles et ceux qui ne voient pas ou n’entendent pas la même chose que les autres visiteurs.
Un site qui n’est pas dans les clous de la loi
Ce n’est pas un site institutionnel vieillissant qu’on aurait laissé filer faute de moyens. Mixt a ouvert ses portes le 13 décembre 2025, comme l’aboutissement de près de dix ans de projet et d’un investissement de 35 millions d’euros porté principalement par le Département de Loire-Atlantique. Un établissement public de coopération culturelle flambant neuf, né de la fusion du Grand T et de Musique et Danse en Loire-Atlantique, ce qui ne laisse aucune ambiguïté sur son assujettissement à l’article 47 de la loi de 2005 imposant l’accessibilité numérique des services publics en ligne.

Sur ce terrain-là, Mixt n’a strictement rien à montrer. Aucune déclaration d’accessibilité numérique nulle part sur le site. Pas de taux de conformité RGAA, même mauvais, pas de plan d’action, pas la moindre trace que la question ait été posée pour le site lui-même plutôt que pour le bâtiment.
Un site qui n’est pas accessible aux personnes en situation de handicap
Un passage au crible du site avec WAVE, l’outil de référence de WebAIM, confirme que ce silence n’est pas un simple oubli administratif. Sur la page d’accueil, onze erreurs de contraste sont détectées, toutes classées contraste très faible, en dessous du seuil minimal de lisibilité recommandé pour une personne malvoyante. Le score global de l’outil plafonne à 7,1 sur 10.
Et surtout, l’examen direct du code source révèle un défaut qui n’a rien d’un accident isolé : sur plusieurs pages différentes du site, chaque titre de spectacle est codé deux fois, une première fois comme un immense titre décoratif en fond d’écran, une seconde fois comme le vrai titre de la page, sans qu’aucune des deux versions ne soit masquée aux technologies d’assistance. Une personne qui navigue au clavier ou à l’oreille avec un lecteur d’écran entend donc chaque titre répété, précédé d’un doublon fantôme qui ne sert à rien sinon à faire joli à l’écran. Ce n’est pas une erreur de saisie sur une page, c’est un défaut du gabarit lui-même, présent partout où ce gabarit est utilisé.

Un site difficilement accessible même aux personnes bien portantes
Il y a même une leçon dans la contradiction des outils. Passé sur PageSpeed Insights, ce même site obtient un score accessibilité de 97 sur 100, un chiffre presque parfait, à l’opposé de ce que montre l’inspection manuelle.
Le même rapport, en émulation d’une connexion 4G lente, affiche un First Contentful Paint et un Speed Index de 130,5 secondes chacun, et un Largest Contentful Paint de 141,5 secondes, pour un score performances global de seulement 55 sur 100.
Plus de deux minutes avant qu’un contenu utile ne s’affiche à l’écran, et près de deux minutes et demie avant que la page ne finisse de se charger visuellement.
Un chiffre qui prête presque à sourire tant il semble aberrant, mais qui n’a rien d’anecdotique : la lenteur extrême est elle-même un obstacle reconnu par le RGAA, qui pénalise autant une personne en situation de handicap cognitif perdant le fil de sa navigation qu’un habitant d’une zone mal couverte, ou simplement n’importe quel visiteur pressé, sans aucun handicap, qui referme l’onglet avant même d’avoir vu la programmation.
Un site qui vous pète les yeux, pas l’accessibilité qui compte
Ce diagnostic n’est pas isolé. Il rejoint celui déjà établi par notre rédaction sur le site du Voyage à Nantes, porté par la Ville de Nantes, quand Mixt est financé par le Département de Loire-Atlantique, la Ville de Nantes et l’État.
Une déclaration RGAA existait tout de même pour le Voyage à Nantes, mais plafonnait à 43 % de conformité. Sur Mixt, le constat va plus loin : aucune déclaration n’existe, pas même une page à faible score.
Une esthétique qui produit elle-même l’exclusion
Ce qui frappe, en creusant, c’est que ces défauts techniques ne sont pas dissociables du parti pris esthétique du site. La mode graphique actuelle des identités visuelles institutionnelles, typographies démesurées qui débordent du cadre, aplats de couleurs vives, effets de survol sur chaque titre, n’est pas qu’une question de goût. Ici, elle est directement la cause du problème.
Les titres géants en fond décoratif, censés donner du caractère à la page, sont précisément ceux qui ne sont jamais masqués aux lecteurs d’écran. Les couleurs pastel saturées, censées incarner une identité fraîche et créative, sont celles qui échouent au test de contraste. Le style qui se veut le plus habité produit la même exclusion que les sites austères qu’il prétend dépasser, simplement par une autre porte.
La sécurité du site, un certain relâchement
Le CMS en lui-même n’est pas en cause. Une vérification technique menée le 14 août 2026 confirme que mixt.fr tourne sous Drupal 11.4.4, la dernière version stable de sa branche, publiée après le correctif de la faille critique CVE-2026-9082 qui avait touché le cœur de Drupal en mai.
Sur ce point précis, le site est à jour. Le problème se situe ailleurs, dans le durcissement du serveur qui aurait dû accompagner cette installation. Le fichier CHANGELOG.txt du cœur Drupal, normalement bloqué par mesure de précaution une fois un site en production, répond en 200 OK et reste consultable par n’importe qui.
Le script core/install.php, censé n’être accessible que lors de la phase d’installation, renvoie lui aussi du contenu au lieu d’un accès refusé. Cette exposition trahit une configuration livrée sans le nettoyage de base que la documentation officielle de Drupal recommande pourtant explicitement.
Souveraineté numérique : pas pour Mixt, planqué en Suisse
Mixt, l’établissement culturel du Département, ne loge pas ses données en France. Son site tourne chez Infomaniak, un hébergeur suisse. Rien d’illégal à cela, la Suisse bénéficiant d’une décision d’adéquation de la Commission européenne, et Infomaniak jouit d’une solide réputation technique. Le problème est dans le contraste avec le discours que l’État tient par ailleurs.
La DINUM promeut activement l’hébergement souverain français pour les sites publics, dans le droit fil de sa stratégie de communs numériques. Un établissement financé par les contribuables français qui choisit un hébergeur suisse plutôt qu’un des nombreux hébergeurs français disponibles contredit cette doctrine dans les faits, pendant que le discours officiel affiche l’inverse.
Ce choix interroge d’autant plus que le site principal loire-atlantique.fr tourne, lui, sur une licence Jalios hébergée chez OVH, en France. Deux hébergeurs, deux pays, pour deux sites de la même collectivité, sans qu’aucune doctrine commune ne semble s’appliquer.
C’est de la faute à personne
Reste la question qui compte vraiment : qui est responsable de ça. La Direction interministérielle du numérique met à disposition des clauses types à intégrer dans les cahiers des charges des marchés publics numériques, avec un niveau de conformité RGAA à exiger. Que cette clause ait été écrite ou non dans le contrat qui a mené à ce site reste à vérifier.
Mais elle n’exonère personne de toute façon : une agence de communication numérique a, par nature de son métier, une obligation de conseil sur l’accessibilité, que le marché le précise ou non.
Ce qui se dessine, c’est une dilution complète de la responsabilité entre tous les maillons de la chaîne. Les élus du Département, principal financeur d’un établissement dont ils vantaient l’exemplarité jusque dans le choix des matériaux, n’ont, semble-t-il, jamais fait de l’accessibilité numérique un critère explicite.
L’agence retenue, censée connaître la réglementation par métier, livre un site où l’esthétique prime visiblement sur la conformité. Et une fois le site en ligne, personne ne revient vérifier, aucun contrôle, aucune déclaration à publier, aucune sanction à redouter.
Des sanctions financières possibles
Reste un dernier chiffre, celui qu’on ne trouve pas. Le montant exact payé à l’agence Supersoniks, basée à Tours, pour concevoir ce site, ne figure dans aucun document public accessible. En revanche, l’addition potentielle de la non-conformité est publique et chiffrée : depuis 2024, l’ARCOM peut infliger jusqu’à 50 000 euros d’amende par service en ligne non conforme, et jusqu’à 25 000 euros de plus pour la seule absence de déclaration d’accessibilité, renouvelables chaque année. Ce n’est plus une menace de papier : en juillet 2026, l’ARCOM a mis en demeure le site du ministère des Finances lui-même sur ce motif.
Un contraste insuffisant reste illisible pour un malvoyant, qu’on l’ait voulu ou non, de la même façon qu’un objet lâché tombe, qu’on y croie ou pas. La personne qui ne peut pas lire un titre parce qu’il se fond dans son fond de couleur ne bénéficie d’aucune dérogation, elle.




