
Il y a encore quelques années, la voie ferrée qui longe les zones pavillonnaires de Carquefou n’était plus qu’un souvenir industriel. Désaffectée depuis 2012, après que la Métropole nantaise eut privilégié le développement du Chronobus C6 pour relier les deux communes, cette ancienne emprise de fret semblait condamnée à l’immobilité.
C’était sans compter sur une vision à plus long terme, et sur un appel à projets qui allait tout changer.
Une friche ferroviaire devenue terrain d’avenir
En 2019, l’État sélectionne Carquefou parmi une poignée de sites nationaux retenus dans le cadre du programme EVRA, Expérimentation du Véhicule Routier Autonome, piloté par l’ADEME. La commune intègre ainsi un dispositif national doté de plus de 100 millions d’euros, rassemblant les grands noms de la mobilité française : Renault, PSA, Keolis, Transdev, la RATP et la SNCF, entre autres.
Pour la ville de Carquefou, cette reconnaissance est une opportunité rare : transformer une infrastructure inutilisée en laboratoire grandeur nature.
2020–2025 : cinq ans d’essais discrets mais décisifs
Dès 2020, la SNCF et le groupe PSA, devenu depuis Stellantis, aménagent les 2 premiers kilomètres de l’ancienne voie pour y faire circuler des véhicules autonomes en conditions réelles. Naît ainsi la PIOMA, la Plateforme d’Innovation Ouverte pour la Mobilité Autonome, un site décrit par la SNCF elle-même comme unique en France. Sur cette piste sécurisée, à l’abri de la circulation classique, des véhicules sans passager mais avec opérateur à bord s’exercent à franchir d’anciens passages à niveau reconvertis en carrefours à feux, à atteindre des vitesses de 50 km/h, puis jusqu’à 70 km/h.

Ces expérimentations, regroupées sous le nom de code SAM, sont ponctuelles : elles se déroulent de jour, en semaine, sans public. Leur objectif n’est pas encore de transporter des voyageurs, mais de valider les technologies, d’identifier les limites, et de préparer le terrain pour une étape bien plus ambitieuse.
Les habitants de Carquefou ont néanmoins été associés au processus : à plusieurs reprises, des riverains ont été invités à monter à bord des véhicules pilotés par Stellantis, afin de mesurer leur ressenti et leur niveau d’acceptation. Une enquête menée par la Ville indique que plus de 70 % des personnes ayant participé à ces tests se disent prêtes à utiliser ce type de transport régulièrement.
MASIPRO : le passage à l’échelle
Fort de ces résultats encourageants, le groupe SNCF lance en 2024 un projet d’une toute autre envergure : MASIPRO, acronyme de Mobilité Autonome en SIte PROpre.
Piloté par Tech4Mobility, l’accélérateur d’innovations interne de la SNCF, et soutenu à hauteur de 10 millions d’euros par Bpifrance, ce programme vise à faire franchir à la navette autonome le cap décisif : celui du service public réel, avec des passagers à bord, des horaires, des arrêts, et une exploitation quotidienne.
Le consortium réuni autour de ce projet reflète l’ampleur des enjeux. Aux côtés de la SNCF et de sa filiale Keolis, spécialiste de l’exploitation des réseaux de transport, on trouve le groupe Renault, qui fournit la plateforme de minibus électrique robotisé, les instituts de recherche Railenium et Vedecom, et la startup Beti, opérateur spécialisé dans la mobilité autonome partagée.
Chacun apporte son expertise dans un projet qui couvre toute la chaîne : du véhicule lui-même jusqu’à la gestion de flotte, en passant par la supervision à distance et la relation voyageur.
Un tracé de 4 kilomètres, huit stations, une voie dédiée
Le parcours de la future ligne empruntera en grande partie l’ancienne emprise ferroviaire, entre l’avenue Joseph-Cugnot côté Carquefou et la rue du Tertre à l’entrée de Nantes, au croisement de la route de Paris, dans le secteur de Doulon. Sur ces 4 kilomètres, huit stations seront aménagées, positionnées au plus près des besoins du quotidien : logements, collège, lycée, équipements sportifs, et surtout la zone d’activité du Moulin-Boisseau, qui concentre plusieurs milliers d’emplois et accueille des plateformes logistiques majeures.
Mobilité Autonome en SIte PROpre
« Site propre » désigne dans le jargon des transports une voie réservée exclusivement à un mode de transport, sans cohabitation avec la circulation générale, comme c’est le cas ici avec l’ancienne emprise ferroviaire dédiée uniquement aux navettes autonomes.
La ligne sera connectée aux lignes de bus TAN 77 et 85, favorisant ainsi les correspondances et réduisant la dépendance à la voiture individuelle pour les habitants de ce corridor est-nantais. La voie sera entièrement réservée aux navettes autonomes, sans cohabitation avec d’autres véhicules, ce qui constitue la condition sine qua non d’un déploiement rapide et sûr.
Les travaux d’extension de la piste, qui passe de 2 à 4 kilomètres, sont engagés d’avril à décembre 2026. Durant cette phase de chantier, des cheminements piétons sécurisés sont mis en place pour maintenir l’accessibilité du secteur.
Des minibus connectés, supervisés à distance
Les quatre minibus qui constitueront la flotte MASIPRO sont des véhicules électriques de niveau 4 d’autonomie, c’est-à-dire sans aucun conducteur ni opérateur à bord, capables de gérer seuls l’intégralité du trajet. Équipés de capteurs, de caméras et de systèmes de calcul embarqués, ils communiquent en 4G, 5G et via des protocoles V2X (vehicle-to-everything), permettant un dialogue permanent avec leur environnement.
Un centre de supervision situé à proximité de l’un des terminus assure le suivi en temps réel de la flotte, intervient en cas d’incident et maintient le lien avec les passagers. Car si le conducteur humain disparaît du véhicule, la relation humaine avec les voyageurs ne disparaît pas : elle se réinvente, à distance.
La flotte sera capable d’atteindre jusqu’à 70 km/h, une performance bien supérieure aux petites navettes autonomes de type Navya déployées ces dernières années dans plusieurs villes françaises à des vitesses de l’ordre de 15 à 20 km/h. MASIPRO se positionne ainsi comme un véritable service de transport en commun, et non plus comme une simple démonstration technologique à faible échelle.
Un calendrier progressif pour monter en confiance
Le projet ne basculera pas du jour au lendemain dans l’autonomie totale. Une approche par étapes a été conçue pour garantir sécurité et fiabilité tout au long du processus.
Avant l’été 2026, les véhicules sont réceptionnés et les essais techniques sans passagers démarrent. Jusqu’à fin 2026, une marche à blanc permet d’ajuster les systèmes et de valider les performances sur le tracé complet. Au premier semestre 2027, le service ouvre au public, mais avec un « safety operator » à bord de chaque minibus, une personne dédiée à la sécurité, sans rôle de conduite. Ce n’est qu’en fin d’année 2027, voire en 2028, que la phase d’autonomie totale, sans aucune présence humaine dans le véhicule, sera engagée, si les résultats des mois précédents le permettent.
Cette progressivité est au cœur de la philosophie du projet. David Borot, directeur des programmes d’innovation mobilités émergentes à la SNCF, le résume avec clarté : l’objectif n’est pas seulement de faire circuler un véhicule sans chauffeur, mais de démontrer qu’un service de transport collectif autonome peut être pertinent, fiable et accepté, techniquement comme socialement.
Réinventer le transport collectif, pas seulement l’automatiser
MASIPRO s’inscrit dans un débat plus large sur l’avenir des transports publics. Alors que des acteurs comme Waymo, Tesla ou Uber développent des robots-taxis individuels, qui reproduisent, voire amplifient, la logique de la voiture solo, la SNCF et ses partenaires font le choix inverse : l’automatisation au service du collectif.
L’enjeu est d’autant plus urgent que le secteur du transport public anticipe une pénurie croissante de conducteurs dans les années à venir. Automatiser ne signifie pas déshumaniser, mais adapter l’offre à des contraintes nouvelles, tout en rendant accessible une mobilité de qualité dans des zones où les transports en commun classiques peinent à être rentables.
Par ailleurs, 74 % des Français se déclarent favorables à l’utilisation d’anciennes lignes ferroviaires pour y installer des navettes automatisées, selon le baromètre MACIF/Vedecom. Carquefou incarne précisément cette vision : une infrastructure du passé remise au service de l’avenir, avec un impact environnemental limité grâce à des véhicules électriques silencieux et économes en ressources.
Un modèle appelé à essaimer
Si l’expérimentation est concluante, la portée de MASIPRO dépassera largement les frontières de la métropole nantaise. La SNCF affiche clairement son ambition : à l’issue du projet, en 2028, proposer aux autorités organisatrices de mobilité un service de transport autonome déployable sur d’autres couloirs dédiés, anciennes voies ferrées, couloirs de bus, voies vertes, dans des territoires périurbains et ruraux de toute la France.
Carquefou n’est donc pas seulement un terrain d’essai. C’est potentiellement le berceau d’un nouveau modèle de transport public, plus flexible, plus accessible, et mieux adapté aux réalités de la France des banlieues et des communes intermédiaires. La navette sans chauffeur qui reliera bientôt l’ancienne gare de Carquefou au quartier Doulon pourrait bien tracer, kilomètre après kilomètre, la carte des mobilités de demain.
Sources : Ville de Carquefou, Groupe SNCF / SNCF Numérique, Nantes Métropole, Bpifrance, Keolis Innovation, ADEME, avril 2026.
Visuels : © SNCF/DR



