
Philippe Ermine a fait du bleu son bleu de travail. Depuis quarante ans qu’il peint, colore, gratte, et dépose des pigments par couches successives pour faire ressortir le dessous des choses.
Au Marché Couvert de la rue Aristide Briand, à Châteaubriant, une vingtaine de plasticiens amateurs ont investi l’espace pour partager leur univers avec le public. Parmi eux, Philippe Ermine ne passe pas inaperçu. Ses toiles, presque monochromes, d’un bleu profond et vibrant, exercent une attraction particulière sur le regard — et c’est précisément là tout son propos.
Une peinture qui joue avec le cerveau
Philippe peint depuis l’âge de 14 ans. Au départ, il travaillait sur le motif, de manière résolument figurative. Mais c’est une anecdote du quotidien qui a tout changé. En rénovant une maison, il avait fait intégrer un seul vitrail dans l’une des six baies du rez-de-chaussée.
Or, chaque fois qu’il en parlait autour de lui, à des visiteurs, ceux-ci évoquaient invariablement « la maison avec des vitraux », au pluriel. Un seul vitrail, et pourtant le cerveau en voyait partout.
« Entre ce qu’on voit et ce qu’on interprète, il y a un champ d’investigation énorme », explique-t-il. C’est dans ce champ qu’il a décidé de s’installer. Ses tableaux ne sont pas abstraits — on y distingue clairement des sujets, des formes reconnaissables — mais au fil du regard, d’autres choses commencent à apparaître, comme si la toile continuait de parler après le premier coup d’œil. Il lui aura fallu quarante ans pour affiner et revendiquer pleinement ce style.
Le bleu, une couleur vibratoire
Pourquoi le bleu ? La réponse de Philippe Ermine est à la fois intuitive et presque philosophique. « Chaque couleur est vibratoire. Tout est vibratoire — les sons, la musique, les couleurs. On peut même aller au-delà : l’uranium est radioactif, tout émet, tout vibre. » Et pour l’heure, c’est le bleu qui lui parle.
Le Penti Mento ou comment gratter sans regret
Mais le choix du bleu n’est pas que sentimental, il est aussi technique. Philippe travaille par grattages : il pose d’abord des couleurs en dessous, des précouleurs, puis applique le bleu par-dessus. En grattant ensuite la matière, il fait réapparaître des traits plus clairs, comme des fantômes de lumière sous la surface sombre. Cette technique nécessite une peinture dense et profonde — le bleu s’y prête idéalement, là où le vert ou le violet, qu’il utilise parfois, ne lui inspirent pas la même évidence.
Parmi les œuvres accrochées au murs en brique du Marché couvert de Châteaubriant, l’une d’elles est encadrée d’un cadre doré. Un choix délibéré pour démontrer comment l’or fait vibrer et ressortir les bleus, surtout dans une quasi-monochromie.
Ports, brumes et Mont-Saint-Michel
Philippe est attiré par l’eau. Les ports, les reflets, les ambiances brumeuses et mystérieuses constituent une grande part de son inspiration. « Le reflet, c’est intéressant à travailler », dit-il simplement. Il a aussi beaucoup peint les rues de Londres, et le Mont-Saint-Michel, qu’il qualifie de « lieu un peu magique » et qui revient régulièrement dans son œuvre comme un sujet inépuisable.
Et souvent, quand il s’installe devant une toile vierge, il ne sait pas encore ce qu’il va peindre. C’est peut-être là le secret de sa démarche : laisser le cerveau — le sien, puis celui du spectateur — faire une partie du chemin.
Philippe Ermine expose actuellement au Marché Couvert, rue Aristide Briand, en compagnie d’une vingtaine d’autres plasticiens amateurs dans le cadre de l’Arthotèque.
