
Châteaubriant, capitale du greenwashing énergétique.
La petite ville de Loire-Atlantique vient de recevoir pour la 11e fois son label « Écoréseau de Chaleur ». Pourtant, derrière la vitrine verte, la réalité pue : pollution en hausse, gaz fossile à gogo, cendres toxiques évaporées dans la nature. Bienvenue dans l’enfer vert de la transition énergétique à la française.
Mercredi 10 décembre, à Paris, un élu castelbriantais reçoit des mains d’AMORCE – l’association qui labellise les « bons élèves » de l’énergie verte – une nouvelle médaille pour le réseau de chaleur de sa ville. Onzième année consécutive. Applaudissements. Champagne. Communiqué de presse dithyrambique sur « l’exemplarité » et « l’engagement en faveur de la transition énergétique ».
À 350 kilomètres de là, à Châteaubriant, 12 000 habitants respirent. Difficilement parfois. Surtout quand le vent d’ouest pousse vers leurs poumons les fumées de la chaufferie biomasse, cette belle usine à brûler du bois que la ville exhibe fièrement depuis 2011.
Le génie qui a construit une cheminée face au vent
Première bourde, magistrale : la chaufferie a été implantée à l’ouest de la ville, pile sous les vents dominants. Résultat ? Les 12 000 habitants prennent en pleine figure, toute l’année, les particules fines, les hydrocarbures aromatiques polycycliques (cancérigènes, au passage), les oxydes d’azote et tout le cocktail de joyeusetés que crache une chaudière à bois, même « moderne » et « filtrée ».
Il aurait suffi de la construire à l’est. Même coût. Moins de victimes. Mais visiblement, à la mairie, on n’avait pas de boussole ce jour-là. Ou alors si, et c’est pire.
Fonderie + chaufferie + cuvette = asphyxie garantie
Car il faut imaginer Châteaubriant : une ville en cuvette, coincée dans une topographie qui piège les polluants comme une cocotte-minute. L’humidité ? 80% en moyenne. L’air circule mal, les particules s’accumulent, la brume se charge en saletés.
Et ce n’est pas tout. En centre-ville, à 200 mètres d’une école maternelle et primaire, trône la fonderie Focast. Encore des fumées, encore des émissions. On empile, on cumule, on étouffe. Les médecins locaux voient défiler les bronchites chroniques, les asthmes, les allergies respiratoires. Mais motus : pas d’étude épidémiologique. Surtout ne pas mesurer. Surtout ne pas savoir.
Le bois « vert » qui vient d’on ne sait où
Officiellement, le bois brûlé à Châteaubriant provient d’un « rayon de 60 km ». Plaquettes forestières, résidus de scieries… et « bois de recyclage ». 5 700 tonnes par an, quand même. Traduisez : des palettes, peut-être des bois traités, possiblement contaminés.
Mais d’où exactement ? Mystère. Quelle pression sur les forêts locales ? On ne sait pas. Quel contrôle sur la qualité du combustible ? Circulez, y’a rien à voir. La traçabilité ? Un gros mot qu’on préfère éviter dans les dîners en ville.
Le bois, c’est « renouvelable », nous dit-on. Certes. À condition d’attendre 40 ans qu’un arbre repousse. D’ici là, le CO2 est dans l’atmosphère et les castelbriantais ont déjà bien cramé leurs alvéoles pulmonaires.
Le solaire qui coûte plus cher qu’il ne rapporte
2017, la ville fait sa star : elle inaugure « la première centrale solaire thermique de cette ampleur en France », couplée à la chaufferie bois. Communiqué tonitruant. Presse dithyrambique. Subventions ADEME à 70% du coût. Le bon filon.
Sauf que. Les panneaux solaires ont un facteur de charge de 15 à 25%. Autrement dit : ils bossent l’été, quand personne n’a besoin de chauffage. Le reste du temps, ils font de la figuration. Et surtout, leur durée de retour sur investissement est de 30 ans. Leur durée de vie : 20 ans. Cherchez l’erreur ?
En clair : ces panneaux ne seront jamais rentables. Ils seront morts avant d’avoir remboursé leur coût. Mais qu’importe : c’était subventionné, c’était photogénique, ça faisait bien dans le paysage politique.
Le gaz grimpe, la biomasse dégringole
Et pendant ce temps, les chiffres parlent. En 2022, la biomasse représentait 66% du mix énergétique du réseau de chaleur. En 2024 : 57,4%. La part du bois baisse. Celle du gaz naturel – cette saloperie fossile qu’on est censé éradiquer – augmente.
Quinze ans après le lancement du réseau, on brûle plus de gaz qu’avant. La transition énergétique à l’envers. L’arnaque parfaite. Mais AMORCE continue de décerner ses médailles, les élus continuent de plastronner, et les contribuables continuent de payer. AMORCE dont le président entamait un troisième mandat consécutif de six ans (sic) est l’association, aux labels « spéciale copinage » des collectivités locales. Un couche de plus dans la pile d’assiettes d’organismes ne servant à rien, si ce n’est placer quelques copains, le tout avec l’argent du contribuable.
Les cendres : 100 tonnes de poison qui disparaissent
Chaque année, à Châteaubriant, la chaufferie produit entre 57 et 114 tonnes de cendres. Dedans : du cadmium, du plomb, du zinc, du cuivre, des résidus de clous, potentiellement de l’arsenic et du chrome si le bois était traité. Bref, des toxiques de chez toxique.
Que fait-on de ces cendres ? Aucune communication. Zéro rapport public. Sont-elles épandues en agriculture, avec leurs métaux lourds ? Enfouies en décharge ? Dispersées dans la nature ? Qui décide ? Qui contrôle ? La loi fait obligation d’un retraitement de ces déchets. Où ? Mystère et boule de gomme.
Le silence est assourdissant. Les cendres, comme les problèmes, on les cache sous le tapis. Ou sous la terre. Qui sait ?
3,5 millions de subventions pour enfumer le peuple
Parlons fric. La chaufferie bois : 6 millions d’euros d’investissement, dont 3,5 millions payés par l’ADEME – c’est-à-dire par le contribuable. La centrale solaire : 70% de subventions publiques. Le contrat avec ENGIE Cofely jusqu’en 2031 : montant tenu secret.
La ville se vante d’avoir « économisé 600 000 euros ». Mais ce chiffre occulte tout : le coût du contrat d’exploitation, les futures dépenses de renouvellement (dans 5 à 10 ans, quand tout sera hors service), les frais de gestion des déchets toxiques.
Et en 2031, quand le contrat s’arrête ? Qui paiera ? Les habitants, évidemment. Comme toujours.
AMORCE, ou l’art de primer les plus nuls
Comment une association censée promouvoir l’excellence environnementale peut-elle décerner onze fois de suite un label à un réseau qui :
►Pollue l’air quotidiennement.
►Augmente sa dépendance au gaz fossile.
►Cache le sort de ses déchets toxiques.
►A été construit n’importe comment.
►Ne sera jamais rentable.
Parce qu’AMORCE ne regarde pas les résultats. Elle regarde les intentions. Le projet était subventionné ? Cochez. Il utilise du « renouvelable » ? Cochez. Il a une communication sexy ? Cochez. Label accordé.
AMORCE est le lobby qui défend : « L’arrêt de subventions en faveur du bois énergie serait nuisible au développement des EnR&R françaises car les alternatives à cette énergie sont bien souvent fossiles dans des territoires où il n’existe que peu d’alternatives de chauffage. » Tant qu’il y a de la subvention, y’a pas de pollution, semble nous dire l’association.
Peu importe que les habitants toussent. Peu importe que le bilan carbone soit pourri. Peu importe que l’argent public soit dilapidé. La transition énergétique, c’est d’abord une histoire de com’.
« Circulez, y’a rien à respirer »
À Châteaubriant, on ne pose pas de questions. Pas d’étude épidémiologique sur les maladies respiratoires. Pas de capteurs de qualité de l’air en continu près de la chaufferie. Pas de rapport public sur les cendres. Pas de suivi indépendant des performances énergétiques.
L’omerta est totale. Les élus communiquent sur les labels, jamais sur les poumons. On préfère compter les tonnes de CO2 « évitées » (sur le papier) que les tonnes de particules fines inhalées (dans la vraie vie).
Le vrai visage de la transition énergétique
Châteaubriant, c’est la France énergétique en miniature. Des grands projets ventrus, gavés de subventions publiques, pilotés par des multinationales, validés par des labels bidons, et qui ne résolvent rien. Pire : qui empirent parfois la situation.
On fait semblant de décarboner. On brûle du bois au lieu du fioul, mais on augmente le gaz. On installe du solaire, mais il ne sert à rien. On claironne les économies de CO2, mais on tait les cancers du poumon. On exhibe les labels, mais on planque les cendres.
Pendant ce temps, les habitants paient, toussent, et ferment leur gueule. Parce qu’on leur a dit que c’était vert. Que c’était l’avenir. Que c’était « la transition énergétique ».
Alors oui, mercredi dernier, un élu a reçu un diplôme. Et à Châteaubriant, ce matin-là, le vent d’ouest soufflait encore.
La ville de Châteaubriant n’a pas souhaité répondre à nos questions sur le devenir des cendres toxiques et l’implantation sous les vents dominants de la chaufferie.